dimanche 3 juin 2018

Correspondances et questions éthiques

Je ne lis pas de correspondances d'auteurs, non que je n'aime pas le genre, je trouve au contraire la littérature de l'intime, l'écriture destinée à une seule paire d'yeux fascinante et j'ai d'ailleurs été une grande adepte de l'écriture des lettres d'amour, au point parfois de préférer relire celles que j'écrivais à celles que je recevais (on parlera probablement de narcissisme). Je ne la lis pas parce que je trouve qu'une lettre n'appartient pas à celui qui la reçoit, mais à jamais, à celui qui l'écrit. Il est le seul à pouvoir décider de sa publication. Je me souviens que la publication des lettres de Mitterand à Anne Pingeot m'avait choquée et qu'on dise de ces lettres qu'elles étaient magnifiques n'y changeait rien. La correspondance entre Albert Camus et Maria Casares a été publiée en septembre et tous mes beaux principes sont tombés à l'eau. D'abord parce que l'une de mes amies est férue de Camus et que jamais je n'avais espéré pouvoir lui offrir un livre "de" lui qu'elle ne possédait pas, ensuite parce que j'avais envie de découvrir l'homme, pas l'homme engagé, l'amoureux mais aussi l'homme du quotidien, ses manies d'auteur, ses habitudes. Je ne vais pas vous parler de cette correspondance aujourd'hui, je le ferai dans 400 pages (j'en suis p. 875) mais cette lecture confirme ce que je pensais, je ne lirai plus de correspondance publiée sans le consentement de l'auteur. Ces lettres mentionnent de nombreuses personnes (décédées certes mais cela justifie-t'il de les exposer publiquement ?) en décrivant des parties de leur vie ou ce qu'en pensaient Casares et Camus. Or, comme vous et moi, Casares et Camus se plient parfois à des obligations qui leur pèsent et dont ils ont besoin de se décharger en se les racontant ; ils sont aussi tout bonnement parfois fatigués ou de mauvais humeur. D'autre part, une correspondance est pour moi un vrai acte littéraire : on écrit pour un lecteur, on lui tait des sentiments et des faits pour le ménager ou au contraire, on souhaite le blesser parfois, ou le faire rire. Ce qui est écrit reflète la réalité d'un moment, quand elle n'est pas tout simplement mensongère. Mais surtout, ce qui est destiné à un seul lecteur n'est pas fait pour être lu par d'autres yeux. 
S'est posé, pour la première fois à la lecture de ces lettres d'amour (d'abord si incroyablement pudiques que je me suis demandé si les temps avaient réellement tant changé ou si des passages avaient été coupés avant de sentir tout de même le désir éclater) le devenir de celles qui m'ont été écrites à différentes périodes de ma vie, qui, je m'en aperçois, ne m'appartiennent pas, que je n'ai pas envie qu'on lise si je disparaissais brutalement comme Camus, tout comme je n'ai aucune envie que quelqu'un ne lise un jour celles que j'ai pu écrire. Evidemment, il n'y a aucun risque qu'on les publie mais que mes enfants mettent le nez dans la correspondance de leurs parents par exemple me pose problème, à moi qui suis un jour tombée sur les lettres écrites par ma mère à mon père (il faut dire que j'avais le don pour fourrer mon nez partout).
Bref, que de questions sans réponses mais une confirmation tout de même, je suis un être infiniment paradoxal (je m'en doutais un peu avant la lecture de ces lettres) et si je pense sincèrement ne pas relire de correspondance publiée sans l'autorisation de l'expéditeur, je me régale dans cette Correspondance

12 commentaires:

  1. Je partage ta prévention en particulier pour la correspondance amoureuse
    Les correspondances littéraires politiques ou de la vie qui passe me conviennent nettement plus

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    1. C'est très différent pour les correspondances politiques, tu as raison. Celles du quotidien me dérangent aussi.

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  2. Paradoxal en effet ; mais nous sommes pétries de contradictions .. Pour l'instant, avec cette correspondance, j'en suis à l'étape "ça ne me regarde pas" ;-)

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    1. Moi j'en suis à l'étape : "Zut, à la fin de la semaine, on va devoir se quitter". Et c'est Maria Casares qui me manquera le plus.

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  3. Effectivement, tu es paradoxales sur ce coup-là mais je comprends ton raisonnement.
    J'ai plusieurs fois eu envie d'écrire un journal intime depuis que je suis adulte mais je ne le fais pas par crainte qu'il soit lu par d'autres. Je tiens à ce que mes pensées intimes le restent.

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    1. Moi j'ai beaucoup écrit, partout, de diverses manières, sur mon quotidien. Et d'ailleurs, je pense que la correspondance amoureuse est une variante du journal intime. On écrit pour l'autre, oui, mais pour soi aussi.

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  4. Autant pour Mitterrand, je ne suis pas vraiment tenté autant pour Camus et Casares l'envie est là. Comme il est à la médiathèque, je compte m'y pencher tôt ou tard.

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    1. J'aimerais bien voir comment vieillira ce livre à la médiathèque. Il est tellement volumineux et peu facile à transporter que je crains qu'il ne s'abîme vite.

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  5. Une correspondance plus que fournie.

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    1. Eh oui, 12 ans d'amour et de très longs moments de séparation.

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  6. Rebonjour Valérie, moi qui ne lit pas de correspondances, celles-ci m'intéresse. J'ai entendu des extraits, c'est magnifique et puis j'ai vu Maria Casarès sur scène il y a plus de 30 ans: inoubliable. Bonne journée.

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