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jeudi 27 septembre 2018

Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu

L'éducation est un grand mot, on peut le mettre dans des livres et des circulaires. En réalité, tout le monde fait ce qu'il peut. Qu'on se saigne ou qu'on s'en foute, le résultat recèle toujours sa part de mystère.

Ils s'appellent Anthony, Hacine, Steph et Clémence, tous adolescents au début des années quatre-vingt dix en Lorraine, dans ces villages qui se finissent presque tous en -ange, ceux qui ont décliné avec la fermeture des hauts-fourneaux. Les filles viennent de milieux plus aisés que les garçons et elles ne rêvent pourtant que d'une chose, quitter la petite vie minable de leurs parents. Pendant quatre étés, les pas des uns et des autres vont se croiser.
Je crois que c'est la première fois que je lis un roman sur le thème de l'adolescence dans cette région française, d'ailleurs sans doute transposable à d'autres. On y sent la désillusion des immigrants venus d'Afrique du Nord et de leur descendance et la vacuité des journées dans ces endroits où il  n'y a pas grand chose à faire pour un ado, surtout s'il n'a pas d'argent. On comprend comment on se fourre vite dans le pétrin à vouloir jouer les kékés pour épater les filles parce que finalement, tout commence toujours un peu comme ça. Entre les garçons, tout n'est qu'une éternelle histoire de rivalité qui ne s'efface jamais vraiment. Les filles, elles, rêvent de trouver le grand amour mais elles ne tombent évidemment sous le charme que de ceux qui ne les aimeront jamais, l'inverse est d'ailleurs vrai aussi. Mais contrairement aux garçons, peut-être grâce à leurs origines sociales plus favorisées, elles ont compris l'essentiel : pour se faire une vraie place au soleil et pour quitter ce trou, il faudra étudier, réviser pendant des heures, écourter les nuits. Je me suis incroyablement attachée à ces quatre ados, sans doute plus aux deux garçons qu'aux filles même si un personnage féminin secondaire, Vanessa,  m'a beaucoup plu. Il y a de la tendresse dans la manière de décrire ces familles, ces parents paumés qui tentent de faire de leur mieux. Et puis, il y a ces dizaines de phrases qui m'ont saisie par leur justesse et leur force. 
L'alcool, à force, devient un organe parmi d'autres, pas moins indispensable. Il est là au-dedans, très profond, intime, utile à la marche des affaires, comme le cœur, un rein, vos intestins. En finir, c'est s'amputer. 
D'autres m'ont fait éclater de rire. J'aurais envie de vous en citer davantage mais je préfère que vous les découvriez vous-même. 
Je ne manquerai pas de relire l'auteur et je souhaite bonne chance à ce roman dans la course aux prix. Encore une fois, j'ai hâte de voir ce que m'en diront les élèves. Il est sexuellement très explicite ; je trouve qu'il est assez difficile de réussir des scènes sexuelles, or Nicolas Mathieu y parvient très bien. Il montre aussi comment, dans ce genre de relations où tout le monde semble d'accord, l'un des deux  ne peut s'empêcher de s'attacher, comme s'il n'y avait d'autres solutions que de vivre en déséquilibre permanent. Si ce roman met en scène des ados, l'adulte que je suis s'est souvent reconnue dans des passages et c'est à mon avis l'une des forces de ce roman. Et puis, si je puis me permettre d'émettre ce genre d'avis, il faut que Nicolas Mathieu garde sa conseillère en sexualité féminine ; pour un homme, il se met très bien dans la tête des femmes, allant parfois contre certaines idées reçues. 

Publié en août 2018 chez Actes Sud - 426 pages. 

A conseiller aux ados et aux parents.
Merci au jury du Prix Goncourt d'avoir eu le bon goût de le sélectionner. 

                                                               

dimanche 24 juin 2018

Mon cours de gainage/ mon cours de HIIT les paresseuses

Depuis plus de deux ans, je fais plusieurs fois par semaine du gainage seule à la maison. Pendant longtemps, j'ai suivi une méthode qui a fait ses preuves mais au bout de deux ans, j'ai fini par me lasser de reprendre toujours les mêmes feuilles d'exercices. J'ai discuté gainage avec une copine qui m'a parlé des fiches des paresseuses. Lorsque nous avons passé un week-end ensemble, elle avait apporté les fiches et j'ai aimé ce principe de mélanger les couleurs selon ce que je voulais travailler. Je suis allée en librairie pour acheter Mon cours de gainage et ne l'ai pas trouvé. J'ai donc eu besoin de l'aide du libraire et son sourire on ne peut plus taquin m'a bien fait comprendre qu'il ne considérait pas le gainage comme du sport (donc je devais me tromper de rayon en cherchant au rayon sport parce que m'a-t'il dit, "dans le rayon sport, on trouve plutôt du foot ou du tennis, du sport quoi"). Je commande donc les fiches sur internet et je reviens quelques semaines plus tard, tombe sur Mon cours de HIIT, bien en évidence au rayon... SPORT et l'achète aussi (et là, je me suis dit que si c'est le même libraire qui l'a mis en rayon, il a dû avoir un petit sourire en le posant là). 
Je commence donc les fiches, sans suivre la méthode mais en suivant la précédente, donc en prenant à chaque séance huit fiches (quatre dans chaque boîte) et en faisant chaque fiche deux fois. Et j'adore ! 
Je suppose que, comme dans toutes les méthodes, on finit par se lasser au bout d'une certaine période mais j'ai de la marge avant d'atteindre ce moment. Quelques fiches m'arrachent un sourire. Sur celle d'aujourd'hui, on me demandait de lever une jambe droite (personnellement, je n'en ai qu'une). 

Publié en janvier 2017 pour l'un et mai 2018 pour l'autre. 55 fiches par boîte.

Merci à Anaïs pour l'idée.
A conseiller à celles qui ne sont pas trop paresseuses. 

                                                                                     

mardi 19 juin 2018

Correspondance d'Albert Camus et Maria Casares (partie 2 : Maria Casares)

La révélation de cet ouvrage, c'est l'actrice Maria Casares. Bien sûr, je savais que c'était une grande comédienne mais je ne connaissais pas sa plume. Peut-être parce que je suis une femme, peut-être parce qu'elle est celle qui me semble avoir dû faire le deuil de certaines choses par amour, j'ai ressenti beaucoup d'empathie pour elle. 
Sais-tu ce que cela représente pour un être qui aime et qui meurt d'orgueil et de besoin d'absolu, de rentrer tous les soirs pour imaginer des scènes d'intimité, voire de tendresse, qui se passent ailleurs ? [...] Et Catherine et Jean et tous ces mots que je ne peux plus entendre prononcer autour de moi sans chavirer, sans ressentir au creux de l'estomac comme une envie de vomir. 
On sent bien qu'elle évite de parler de l'enfant qu'elle aurait aimé avoir avec Camus mais elle le mentionne malgré tout une fois, lui n'y fera jamais allusion :
... je me suis surprise à désirer avoir un enfant de toi et à te souhaiter près de moi pendant l'accouchement. 
Elle écrit ce qui est pour moi la plus belle phrase de cet échange (si un homme souhaite me faire le même compliment, je suis prête à lui pardonner de plagier Casares, et même de mentir):
Or ce que tu es, est ce que j'aurais rêvé d'être si j'étais née homme. 
Elle aussi analyse l'évolution de leur amour et lui fait comprendre qu'elle a confiance, malgré la concurrence:
Jusque-là nous avons dévoré les jours et l'amour que chaque heure nous apportait et nous n'avons pas eu le temps de nous regarder, de nous voir, de nous chercher.
Tu pourrais m'annoncer que tu pars faire le tour du monde avec un bel objet nouvellement trouvé et nouvellement aimé, je n'arriverais pas à me dessaisir de cette assurance profonde où je suis lorsqu'il s'agit de nous. Moi-même, soudain face à un être qui éveillerait tous les symptômes de mon amour, je n'y croirais pas et j'attendrais patiemment que ça passe. 
Mais dans tout cela, il est tout de même clair que tu règnes en maître et que tout cela est fait de toi comme de moi, à jamais mêlés, et que ce que je suis maintenant n'est plus ce que j'ai fait de moi, mais ce que nous avons fait de moi. 
Elle n'hésite pas au début, à refuser des tournées qui l'éloigneraient de Camus et il semble qu'elle fait plus de sacrifices que lui sur ce plan-là. Puis sa carrière décolle prodigieusement et elle travaille énormément. C'est une vraie comédienne, passionnée de spectacle vivant et pour qui le cinéma et la radio sont des gagne-pains. De ce fait, cette correspondance enchantera les amateurs de théâtre. On sent qu'elle a souvent du mal à joindre les deux bouts dans les premières années et a parfois un emploi du temps de folie pour gagner de quoi vivre, contrairement d'ailleurs à Camus dont les lettres donnent l'impression, les premières années, qu'il est bien plus oisif. 
Elle lit beaucoup, parfois sur les conseils de Camus et j'ai beaucoup aimé les passages dans lesquels elle donne ses impressions de lecture, notamment sur Proust. 
Je continue Proust- parfois il m'enchante, parfois, il m'ennuie, parfois il m'agace. Dis-moi, mon chéri, n'est-il pas pédéraste par hasard ? Il écrit souvent comme une femme mais plus souvent encore comme une tante. 
J'ai aussi apprécié que Camus soit attentif à ses impressions et ait envie de relire un roman qu'il lui avait conseillé et qu'elle n'a pas aimé. Elle m'a touchée dans sa relation à Jouvet que Camus et elle n'apprécaient guère. Sa mort la bouleverse et lui donne quelques remords. Ils étaient un peu deux visions opposées du théâtre. Comme Camus, elle n'échappe pas aux clichés et le nord en prend pour son grade:
Les Nordiques sont étrangement neutres ou désagréables et si les Picards nous ont montré malgré leur enthousiasme bruyant un visage parfaitement abruti, les Lillois eux les gagnent [sic] en mauvaise foi. 
Elle est émouvante dans la relation qui l"unit à son père avec qui elle sera aux petits soins jusqu'à sa mort. Et puis surtout, Maria Casares est drôle, bien plus drôle que Camus et taquine:
Et les hommes n'ont pas d'ovaires. On ne peut décharger leurs responsabilités sur quoique ce soit ! Fichtre alors ! 
En 1956 commencent les premiers passages qui évoquent une possible disparation ou une rupture et évidemment, à l'aune de la tragédie à venir, c'est extrêmement émouvant de lire:
Ah ! comment est-il possible que des êtres comme toi disparaissent un jour de ce monde ! 
Six mois avant la mort de l'écrivain, elle lui écrit:
Non, la mort ne sépare pas, elle mêle un peu plus au vent de la terre les corps qui s'étaient déjà unis jusque l'âme. 
Difficile de ne pas avoir la gorge nouée quand elle le conjure de ne pas passer la voir en novembre alors qu'il est débordé de travail. Ils ne se reverront plus.

Merci à Catherine pour m'avoir soufflé la phrase d'introduction de ce billet. 

                                                          

mardi 12 juin 2018

Correspondance d'Albert Camus et Maria Casares (partie 1: Camus)

Je sais bien, il y a des mots qu'il suffirait que je prononce. Je n'ai qu'à me détourner de cette part de ma vie qui me limite. Ce sont des mots que je ne prononcerai pas, parce que j'ai donné ma parole et qu'il y a des engagements qu'on ne peut pas rompre, même si l'amour n'y est pas. 

Albert Camus rencontre Maria Casares en 1944. Il vit alors éloigné de sa femme et engage Casares pour le rôle de Martha dans Le Malentendu. Ils deviennent très vite amants mais la comédienne met un terme à cette relation quand Francine Camus rejoint son mari. Quatre ans plus tard, ils se croisent dans les rues de Paris. Leur histoire d'amour durera jusqu'à la mort de Camus. 
Ceux qui croient au destin adoreront les débuts de cette histoire, ceux qui n'y croient pas y verront des débuts romanesques. C'est la première fois que je referme un livre de plus de 1200 pages et que je regrette qu'il soit fini. Se pose maintenant la question : comment chroniquer un tel livre en un billet ? Ce sera impossible, Camus et Casares auront donc chacun leur billet.  Commençons par le fait qu'il n'y a pas de lassitude parce que si certaines lettres semblent répétitives, ça ne dépasse pas deux cent pages, dans les débuts de leur amour. Plus on avance, plus leur amour gagne en sérénité, leur vie aussi en apparence et j'ai envie de dire heureusement parce que les quatre cent premières pages ne donnent pas du tout envie de tomber amoureux, surtout dans une relation nécessitant des séparations parfois longues (deux mois l'été) et fréquentes. Ils ne semblent heureux ni quand ils sont ensemble, ni quand ils sont séparés. Dans cette partie, j'ai trouvé Camus possessif, déplaisant, enfilant les reproches  et là, j'ai presque regretté d'avoir commencé la lecture. 
Car l'idée qui me poursuit depuis une semaine et qui me tord le cœur, c'est que tu ne m'aimes pas. Parce qu'aimer un être, ce n'est pas seulement le dire ni même le sentir, c'est faire les mouvements que cela commande. 
Mais personnellement je n'ai qu'un désir en ce qui te concerne quand je ne suis pas près de toi : te savoir dans une chambre, seule, enfermée à double tour jusqu'à mon arrivée.
Camus, l'homme engagé qui ose critiquer le communisme, s'insurge contre la peine de mort, démissionne de l'UNESCO pour protester contre le franquisme, cet homme-là ne pouvait pas tomber du piédestal sur lequel je l'ai déposé l'année de mes seize ans. Alors, c'est vrai que l'homme m'a déçue, un peu, beaucoup parfois, parce que justement, c'est un homme ( par là, j'entends un membre de l'espèce humaine) avec ses défauts et ses failles, des failles qu'on sent bien présentes dans cet échange et qui en dit ainsi long sur l'intimité entre ces deux êtres. Camus était un être visiblement torturé et souvent malade. L'échange se lisant comme un roman, j'ai bondi dans les premières lettres où il mentionne Catherine Sellers parce que bien sûr, je n'avais pas envie de savoir qu'il avait d'autres aventures. Maria Casares a d'ailleurs un flair infaillible et déguise à peine ce qu'elle pressent. Et puis, je me suis dit qu'après tout, chacun a le droit de mener la vie qu'il veut, que je n'avais pas à juger. Et j'ai refermé le livre en me disant que c'était un amour à vivre, sans aucun doute. Enfin moi, je l'aurais vécu. 
Cet échange nous prouve que dans une correspondance, ce n'est pas toujours l'écrivain qui écrit le mieux mais nous y reviendrons. Malgré tout, quelques phrases de Camus m'ont marquée: 
On dit quelquefois qu'on choisit tel ou tel être. Toi, je ne t'ai pas choisie. Tu es entrée, par hasard, dans une vie dont je n'étais pas fier, et de ce jour-là, quelque chose a commencé de changer, malgré moi, malgré toi aussi qui était alors lointaine...
Je sais cela maintenant et le besoin que j'ai de toi n'est rien d'autre que le besoin que j'ai de moi. C'est le besoin d'être et de ne pas mourir sans avoir été. 
 (1956) Ne t'excuse pas d'avoir parlé d'amitié. Je suis aussi ton ami et à un certain degré de chaleur mutuelle, les cœurs fondent ensemble dans quelque chose qui n'a plus de nom, où les limites disparaissent...
Il y a bien longtemps que je ne lutte plus contre toi et que je sais que, quoi qu'il arrive, nous vivrons et mourrons ensemble. 
Comme je l'ai noté, la fin de la correspondance est plus sereine, Camus a d'autres relations et on le sent même si ce n'est jamais clairement dit, mais l'intensité des sentiments de Camus envers Casares perce toujours, à travers une certaine gravité:
Tu es ma douce, ma tendresse, ma savoureuse aussi, et mon unique. Nous plaisantons souvent sur nos flirts et nos sorties. Mais un temps vient, de loin en loin, où il faut cesser de plaisanter peut-être. Auprès de toi, le monde entier n'est pour moi qu'une ombre décolorée. Exception faite pour mes enfants, il pourrait s'évanouir sans que rien ne change. Toi seule est fixe, toi seule m'emplit. 
L'intérêt de cette correspondance dépasse évidemment la relation amoureuse. Camus y évoque les pièces qu'il monte, les essais qu'il écrit, le roman qu'il ne finira jamais, ses doutes quand à l'écriture et la réception de son oeuvre, la dépression qui suit la fin du processus d'écriture : 
"Les Justes" ne sont pas un succès (mes œuvres d'ailleurs ne sont jamais des succès. C'est mon oeuvre qui en est un, provisoirement, et Dieu sait pourquoi). 
J'ai aussi appris qu'il arrivait à Camus d'endosser un rôle pour quelques représentations.
Camus a beau être pour moi le symbole de la tolérance, il peut tomber dans les clichés, ce qui  est drôle: 
... j'ai cueilli un anglais sur la route de Grasse. Il allait de Rome à Londres, en auto-stop. Mais il n'était pas très causant et même plutôt pesant et emmerdeur comme beaucoup des fils de Shakespeare. 
On apprend aussi que Camus aimait les corridas dont il se sortait vidé comme s'il avait "fait six fois l'amour", et qu'il aimait le foot puisque Casares s'excuse de lui faire rater un France- Suisse. On découvre en Camus un père aimant mais parfois agacé, déçu que ses enfants ne lui aient pas souhaité la fête des pères (en 1956).

Publié Chez Gallimard en septembre 2018. 1296 pages. 

Merci à Catherine pour le prêt de ce livre qu'il va me falloir acheter maintenant (une seconde fois donc).
A conseiller à soi-même avant tout. Je ne suis pas certaine de le conseiller comme cadeau à un amoureux mais je suis presque certaine de l'offrir à nouveau. 

jeudi 29 mars 2018

A contre-courant d'Antoine Choplin (RL janvier n°9)

Je songe à la pluralité de nos chemins.
Aux lignes qui se croisent, à celles qui s'épousent.
A celles, les plus nombreuses, qui ne se rencontrent jamais. 

Je crois que je l'écris à chaque fois que je chronique un livre d'Antoine Choplin et c'est de plus en en plus vrai, avoir entre les mains ses nouvelles parutions a quelque chose du cérémonial. Je regarde, je touche, j'ouvre et puis, je le pose sur mon rebord de fenêtre, en sachant qu'il est là. Je laisse passer quelques livres et puis, voilà, c'est le moment, le début de vacances par exemple, en tout cas, un moment où je suis pleinement disponible pour cette lecture. Et là, c'est comme retrouver un ami qu'on ne voit pas souvent, on sait que ça ne va pas durer bien longtemps, qu'après, il faudra attendre un, voire deux ans, alors on avance sans vouloir aller trop vite, mais ça défile et trop tôt, c'est déjà fini. 
C'est la première fois que je lis un livre d'Antoine Choplin qui n'est pas un roman. Il a décidé de marcher le long de l'Isère, à quatre moments de l'année pour profiter des saisons. Aux réflexions sur le paysage se mêlent quelques souvenirs personnels, des phrases sur la marche mais aussi sur l'écriture. C'est sans aucun doute le livre le plus intime de l'auteur, ou disons celui dans lequel on perçoit le plus d'intime, chez cet auteur qui ne semble jamais se livrer dans ses fictions. Et je l'ai savouré comme il le mérite. Comme avec ses romans, je ne sais pas clairement expliquer ce qui me réjouit, une délicatesse certaine mais aussi une profondeur qui n'a pas besoin d'étalage. Antoine Choplin fait partie de ces auteurs qui sont entrés dans ma vie "sans faire de bruit", ce ne fut pas un coup de foudre mais l'apprentissage, de livre en livre (c'est le sixième que je déguste) d'une plume. Ça rend le lien plus fort d'avoir été tissé avec le temps et surtout, c'est le seul auteur dont je sais à chaque fois que je le lirai. Je mets au défi les marcheurs de ne pas avoir envie de chausser les baskets ou les chaussures de marche à la lecture de ce livre. Le parcours emprunté est très intéressant car l'auteur a parfois traversé des lieux qui ne sont pas ceux des marcheurs, des banlieues, des villes. 
Mais éprouver sa propre étrangeté dans l’œil des autres est aussi un agrément. Il éveille le sentiment d'une singularité naissante et qui appelle parfois avec facilité la parole et l'échange. 
Comme dans la vie, comme dans l'écriture, il a parfois dû rebrousser chemin et emprunter un autre sentier. Et moi qui invente toujours des vies aux inconnus que je croise (dans les files d'attente par exemple, quand je saisis des bribes de conversation), j'ai aimé les interrogations autour des personnes rencontrées, comme celle qui consiste à se demander pourquoi cet homme qui n'a absolument aucune envie d'écrire, pense qu'il devrait écrire après être sorti d'un coma. Il y aussi ces moments touchants, la manière dont il parle de la collaboration avec les prisonniers sur son festival de l'Arpenteur. Il suffit de passer quelques heures en compagnie de l'auteur pour parfaitement visualiser ce que peuvent être toutes ces rencontres avec les autres, un mélange de chaleur, de délicatesse (oui, c'est un mot qui revient quand je pense à l'auteur et à ses romans) et d'écoute des autres. 
Je ne sais pas s'il vaut mieux commencer par ce livre et enchaîner sur un roman ou l'inverse mais j'ai aimé apprendre que l'auteur ne décrit jamais de visages dans ses romans, j'avoue que cela ne m'avait pas frappée. 
Il y a dans ce livre un passage très particulier sur lequel j'ai eu envie de poser des questions à l'auteur et j'aurais pu le faire. Mais non, je veux rester avec cette part de mystère, inventer le pourquoi, le mien, celui du lecteur.
C'est un peu long, il faudra m'en excuser mais le temps partagé avec ce livre m'a paru bien trop court et pourtant, je le sais, il était de la durée idéale pour partager quelques pas, sans se lasser, avec l'envie de remettre bientôt, mes pas dans ceux de l'auteur. 
Sauf exception, j'aime la parole du marcheur. La façon dont elle s'arrange de sa profondeur et de sa superficialité. La place qu'elle autorise au silence. Pour ces motifs, entre autres, je garde en moi le souvenir précis d'instants de marche partagés. 

Publié en janvier 2018 chez Paulsen (et non, pas à la Fosse aux Ours). 210 pages.
Je signale que c'est la première fois que je possède un livre numéroté de l'édition originale (446/1000) et ça confère à mon livre un charme supplémentaire.

Qui voulez-vous que je remercie d'autre qu'Antoine Choplin pour ce qu'il écrit et pour les deux moments partagés l'an dernier lors du Festival Terres de Paroles ?
A conseiller aux marcheurs, aux amateurs d'écriture et de plume délicate.

                                               

vendredi 16 mars 2018

Couleurs de l'incendie de Pierre Lemaître (RL n°6)

Marcel Péricourt est mort et un enterrement comme celui d'un tel homme est forcément un événement. Evénement qui devient encore plus important quand le petit-fils de Marcel, Paul, se défenestre. Mais qu'est-ce qui peut bien pousser un enfant de sept ans à commettre un tel acte? Mathilde, la mère de Paul, est désormais à la tête d'un empire qu'elle ne sait pas gérer, puisqu'elle n'a évidemment pas été éduquée pour le faire. Nous sommes en 1927, les femmes n'ont normalement ni l'argent, ni le pouvoir. Mathilde est entourée de requins, pas tous de sexe masculin d'ailleurs. 

Quand j'écoute un livre, il y a une manière très simple de savoir s'il me plait ou pas, c'est de mesurer mon envie d'enchaîner des activités qui me permettent l'écoute. J'ai ici enchaîné jogging et ponçage de meubles avec un plaisir qui en disait long sur mon ressenti. Et j'ai ri. Ça ne m'arrive pas si souvent que ça en écoutant un livre et surtout, pas aussi fréquemment. Dans l'entretien, Pierre Lemaître se définit comme un feuilletoniste qui écrit des romans populaires. C'est effectivement ce qu'il est, doublé d'un formidable lecteur, et le tout offre de délicieux moments. Alors, il faut accepter d'être dans du grand-guignolesque, les traits de tous les personnages étant exagérés. Et puis, dans un roman tout de même un peu féministe (les personnages forts sont des femmes et d'ailleurs, quand on "discute entre femmes", l'homme accepte de se tenir à l'écart, joli contournement de ce qu'on appelle parfois des histoires de bonnes femmes qui sont là d'une importance capitale), les femmes sont vénales et sans scrupules. Car peu importe le moyen de se venger, tant qu'on se venge, la  vengeance étant au cœur de cette intrigue. Mais il faut savoir saisir la délicatesse cachée sous la farce. J'ai par exemple été très sensible au "couple" que Mathilde formera vers la fin avec un autre personnage et à la pudeur qui leur fait travestir une histoire amoureuse en une relation purement sexuelle. Comme toujours, l'auteur s'est documenté et autant que je puisse en juger, maîtrise à la fois la période et les domaines qu'il mentionne. Continuez donc, M. Lemaître, j'écouterai sans aucun doute le troisième tome qui mettra donc en scène la jeune Louise, qui n'apparaît pas ici. Et je l'avoue, j'aime bien quand on perçoit votre agacement dans les entretiens. 

Publié le 17 janvier 2018 chez Audiolib. 14h10. 

Merci à Audiolib.
A conseiller à ceux qui veulent rire (jaune parfois). 

                                                     
                                                                   

dimanche 11 février 2018

Machine de cirque (cirque acrobatique)

Il y avait des lustres que je n'avais pas vu de spectacle de cirque. Comme beaucoup, j'ai emmené mes enfants au cirque, ceux où il y a des animaux évidemment puisque je suis politiquement incorrecte et sans conscience. Puis, avec des classes, j'ai commencé à aller au cirque théâtre. Je n'ai pas toujours été conquise, donc comme avec la danse, j'ai fini par me lasser. Et puis l'ado d'une amie a choisi ce spectacle en début de saison, lui le fan de cirque, lui l'équilibriste et manque de chance pour lui, son voyage scolaire tombait sur cette date. Par contre, ce fut une chance pour moi parce que c'est moi qu'on a invitée (double chance car j'ai aussi partagé le déjeuner et mon amie cuisine divinement bien, surtout la tarte au citron meringuée). 
Le spectacle démarre lentement, quelques petits numéros sur la machine, ça se balance, une mise en jambe quoi. Puis, c'est lancé et ça ne s'arrête plus. J'adore entendre le rire des enfants qui n'éclate pas toujours au même moment que celui des adultes. Aucun doute, les femmes rient à gorge déployée (et aux larmes pour moi) quand il fait venir une spectatrice sur scène, de soulagement bien sûr de ne pas avoir été choisie. Notre spectatrice du jour s'en est très bien sortie même s'il m'a semblé que son enfant n'a pas du tout apprécié de la voir sur scène avec un autre homme que son père. On rit aussi tout en admirant leur dextérité quand ils font voler leur serviettes et que nous les savons nus sur scène (pour l'anecdote, mon amie venait de me raconter la gêne qu'elle avait ressentie lors d'un précédent spectacle avec ses enfants quand un protagoniste s'était retrouvé nu sur scène). Ici, si tout se passe bien, vous ne verrez que des fesses. Moi qui ne suis pas fan du tout d’équilibriste sur une ou deux roues, il y a un passage époustouflant. Quant au final, j'ai presque eu envie de fermer les yeux tellement j'avais peur pour eux. C'est beau, drôle, énergique et je ne les raterai pas s'ils reviennent dans le coin. Je suppose que ces québécois ont déjà fait salle pleine dans les endroits où ils passent avant la fin du mois (après ils quittent la France) mais si ce n'est pas le cas, les dates restantes sont ici.
directeur artistique: Vincent Dubé
artistes: Yohann Trépagnier, Raphaël Dubé, Ugo Dario (mon chouchou, il est à la fois très expressif et techniquement époustouflant), Maxim Laurin et Frédéric Lebrasseur (musique). 


 A conseiller à tous dès 6 ans (selon le programme).
Merci Anita ! 

jeudi 4 janvier 2018

L'art de l'érotisme [beaux livres]

Il faut bien prendre le titre au pied de la lettre, il s'agit bien d'art dans ce superbe livre qui se découpe en trois parties: une courte introduction, de nombreuses représentations artistiques (tableaux mais aussi photos ou détails d'objets) et une explication assez détaillée de chaque oeuvre et de chaque artiste, lorsque celui-ci est connu. Selon les époques, les œuvres mettent en scène des nus, ce qui était en soi choquant il n'y a pas si longtemps, des moments de séduction ou des scènes amoureuses intimes, ce qui confère à l'ensemble une grande variété. J'ai beaucoup appris dans les explications, moi qui me contente souvent de ressentir une oeuvre plutôt que de la comprendre et d'en savoir davantage sur l'artiste. Il s'avère que c'est parfois une erreur, notamment quand on a affaire à des interprétations de mythes. Il faut dire que la religion et les mythes ont souvent servi de prétextes pour montrer la beauté de la nudité, les sirènes inspirant par exemple évidemment beaucoup les artistes. Il est aussi intéressant de noter, même si ce n'est bien sûr pas surprenant, que selon les périodes, les relations homosexuelles représentées sont soit masculines (Antiquité ou époque très moderne), soit presque exclusivement féminines (entre les deux). Une oeuvre d'Eric Gill, sculpteur britannique du début du XXe siècle illustre parfaitement la manière dont ce que l'on sait de l'artiste peut totalement changer notre façon d'appréhender son art, comme ça peut être le cas en littérature avec Céline par exemple. On apprend ici que la biographie publiée cinquante ans après la mort de l'artiste et qui le décrit comme un homme bestial ayant eu des relations incestueuses et adultérines a remis en question l'admiration qu'on pouvait éprouver pour lui. Comme vous le voyez, ce livre aborde des questions variées. Côté information people, j'y ai appris que La Cicciolina avait été la compagne et la muse de Jeff Koons. 
Voici un tout petit éventail de ce que vous trouverez dans ce superbe livre (à se faire offrir ou à offrir, vu le prix de 75 euros) publié aux éditions Phaïdon- 275 pages. Il y a des œuvres très connues exposées au Louvre ou au musée d'Orsay (L'origine du Monde y figure ainsi que plusieurs œuvres qui s'en sont inspirées).  On y retrouve Au lit : le baiser de Toulouse-Lautrec mais pas celui que je vous ai déjà présenté deux fois et Hylas et les Nymphes de Waterhouse que j'aime depuis longtemps. Je précise qu'il y a des nus masculins mais j'ai choisi pour vous : 

Le Pêcheur et la Sirène de Frederic Leighton -1856-58) avec une sirène fort entreprenante. 

La grande Odalisque d'Ingres (1814),  mentionnée cet été sur mon blog dans ma liste des œuvres d'art marquantes. 

Danaé de Klimt (et là, si vous ne connaissez pas la légende, comme c'était mon cas, vous passez à côté de la signification du tableau)


Le rêve de la femme du pêcheur d'Hokusai (oui, je sais, ça surprend, il semble que ces fantasmes à tentacules soient courants dans certains pays d'Asie)
 A conseiller à tous les amateurs d'art. C'est un beau cadeau à offrir à son amoureux/ amoureuse.
                                                                           

mardi 5 décembre 2017

L'espèce humaine de Robert Antelme

On ne pouvait pas faire ce que le Rhénan avait fait- c'est-à-dire agir en homme avec l’un de nous- sans par là même se classer historiquement. En nous niant comme hommes, les SS avaient fait de nous des objets historiques…

Robert Antelme fut le compagnon de Marguerite Duras. C’est pour surmonter les années de séparation, celles pendant lesquelles elle le savait dans un camp de concentration, qu’elle a écrit La Douleur. De ce long voyage visant à la déshumanisation, Robert Antelme a écrit ce magnifique livre.
De ce document, je garderai la force de l’écriture. Si Robert Antelme fut un prisonnier politique qui n’avait pas publié avant ce livre (et n’a pas publié après, sauf des écrits posthumes) , il a condensé tout son talent dans L’espèce humaine qui me semble être tout ce que Si j’étais un homme de Primo Levi n’est pas (loin de moi l’idée de remettre en cause la qualité de ce document dont le minimaliste ne me convient pas). Quelques semaines après ma lecture de ce document, il me reste des images très fortes : celle du pain qu’on partage en petits morceaux mais qu'on ne peut faire durer longtemps tant la faim tenaille, celle du bruit (oui, j’ai retenu des bruits) de la cuillère dans la gamelle de soupe, cette cuillère qui racle le fond jusqu'au bout, ce bruit qui change à mesure que la gamelle se vide et enfin la main qui se tend dans un train surpeuplé. Je garde aussi et surtout l’importance des mots et de la langue, à différents degrés, à différents moments.
Celui de l’appel, moment qui oblige à sortir de l’anonymat qui, en temps normal, protège :
Et il fallait bien dire oui pour retourner à la nuit, à la pierre de la figure sans nom. Si je n’avais rien dit, on m’aurait cherché, les autres ne seraient pas partis avant qu’on ne m’ait trouvé. On aurait compté, on aurait vu qu’il y en avait un qui n’avait pas dit oui, qui ne voulait pas que lui, ce soit lui.
L’importance de parler la langue de l’oppresseur qui redéfinit le bien et le mal :
Cette utilisation abondante et ostentatoire de la langue allemande- cette langue qui, ici, est celle du bien, leur latin- la même que celle des SS.
Cette langue qui est la seule qui vaille et qu’il est impensable de ne pas comprendre :
Puisqu’il parle, on doit comprendre.
Gilbert qui parle l’allemand s’en sert pour protéger les copains. Et puis, il y a ce mot et cette phrase qui rappellent la rébellion des allemands non nazis, même à l’intérieur des camps, ce « langsam » murmuré pour exhorter les prisonniers à ne pas se tuer à la tâche et ce « Nicht sagen » qui accompagne ce pain donné par une jeune femme qui passe dans le camp.
Mais le langage fait aussi souffrir car il est associé à des sensations perdues :
Le langage est une sorcellerie. La mer, l’eau, le soleil, quand le corps pourrissait, vous faisaient suffoquer. C’était avec ces mots-là comme avec le nom de M… qu’on risquait de ne plus vouloir faire un pas ni se lever.
En temps d’oppression, tout devient l’allié de l’oppresseur : ainsi, le sommeil est important car il n’est que la préparation du travail qu’il faudra fournir le lendemain. Ce qui devient l’allié de l’oppressé, ce sont ces moments, anodins en temps normal, qui permettent de s’échapper quelques instants, comme d’uriner.
Et cette obsession qui reste, la seule qui compte, ne pas laisser l’oppresseur gagner, ne pas leur offrir la mort en cadeau et pour cela, se battre contre le froid, la faim, le travail qui épuise :
La mort est devenue mal absolu, a cessé d’être le débouché possible vers Dieu. […] Ainsi le chrétien substitue ici la créature à Dieu jusqu’au moment où, libre, avec de la chair sur les os, il pourra retrouver sa sujétion.
Il y a aussi ces hommes qui s’éloignent progressivement de l’enveloppe charnelle qu’ont connu les leurs, et qui même au sein du camp ne sont plus reconnus par tous, franchissant alors des étapes qui les mènent vers la mort :
Celui que sa mère avait vu partir était devenu l’un de nous, un inconnu pour elle. Mais à ce moment-là, il y avait encore la possibilité pour un autre double de K…, que nous ne connaissons pas, ne reconnaîtrions pas. Cependant, quelques-uns le reconnaissaient encore.
Des images fortes, il m’en reste de nombreuses autres, un moment père-fils à la fin, la honte qui submerge, mais c’est à vous d’aller les découvrir.

Publié pour la première fois en 1947. Je découvre à l'instant que La douleur est adapté au cinéma et que le film sortira en janvier 2018. C'est Benoît Magimel qui joue Antelme. 

Un immense merci à Celle qui répare mes (énormes) lacunes car je ne connaissais pas Robert Antelme avant qu’elle ne mette ce livre –qui restera inoubliable- entre mes mains.
A conseiller à tous, absolument.

                                                 


mardi 28 novembre 2017

Les vacances de Julie Wolkenstein

Sophie est prof à la fac de Caen, spécialiste de la Comtesse de Ségur. Son chemin croise Paul, un jeune thésard qui traque un film perdu de Rohmer, à sa manière puisque son but n'est pas de le retrouver mais au contraire de prouver qu'on peut parler d’œuvres que personne ne peut plus regarder. Le hasard les remet bientôt en présence à l'IMEC de Caen où ils veulent tous les deux consulter le même document. Mais le hasard existe-t'il vraiment?

J'ai découvert Julie Wolkenstein lorsque j'étais membre du jury du prix Elle pour la deuxième fois et ce fut un coup de foudre. Seulement, Adèle et moi n'a pas passé les pré-sélections cette année-là, c'est dire si je suis représentative du prix. Et comme Les vacances est dans la pré-sélection de février cette fois, je croise les doigts pour que mon coup de cœur ne signifie pas qu'il sera recalé . Depuis, j'avais relu des romans écrits avant Adèle mais je n'y retrouvais pas ce que j'avais tant aimé, l'ambiance de bord de mer normand, l'écriture, l'humour aussi. Les vacances faisait bien sûr partie de mes toutes premières envies de rentrée et je n'ai pas été déçue. J'aime tout dans ce roman, le lien entre cette femme au bord de la retraite et ce jeune homme, tous deux un peu perdus dans leurs amours, l'humour de l'auteure qui joue sur les décalages entre notre quotidien et comment cela peut être perçu par un novice (la scène du Starbucks est représentative), les références aux romans de la Comtesse de Ségur qui font partie de mes premiers souvenirs de lecture (je ne faisais pas dans la modernité). Je me suis rendue compte que mon goût pour ces romans va pourtant à l'encontre de mon aversion pour la lecture de pièces de théâtre ( ô toi qui viens de m'offrir une pièce de théâtre en livre, retiens ton soupir, tu vois qu'il y a peut-être un espoir que je finisse par aimer le genre), puisqu'en effet, comme le fait remarquer Sophie, le choix narratif de la Comtesse s'approche du théâtre. Il faut aussi avouer que ce roman a sans doute été écrit pour moi parce qu'en plus de la Comtesse de Ségur, j'y ai reconnu des lieux que je connais très bien, la gare Saint Lazare et son piano (même si moi, je serais bien incapable de reconnaître le générique de Games of Throne) et quelle ne fut pas ma surprise de me retrouver au Neubourg, petite bourgade qui se trouve à dix kilomètres de chez moi et que je connais par cœur. Si moi j'ai adoré ce roman, j'en connais un autre qui doit être ravi d'être à l'honneur, le chanteur Alex Beaupain. Un roman rythmé par les chansons de Nostalgie, il y avait plus de quoi séduire la fille que moi à la base (oui, je sais, ma fille est un OVNI à sa manière) mais séduite, je fus. 
C'est sans doute ma conception du roman feel good, moi qui n'aime pas du tout ça d'habitude. Eimelle est aussi conquise. 

Publié chez POL août 2017- 358 pages.

Merci à Galéa pour ce cadeau d'anniversaire. Vous verrez qu'elle a été déçue. 
Je ne sais pas à qui le conseiller, je me demandais si ce n'est pas un livre écrit juste pour moi mais le jury de février en décidera peut-être autrement.  Saxaoul, si tu as une bouffée de nostalgie pour cette bourgade dans laquelle tes pas ont croisé ceux de mon fiston, c'est un roman pour toi. 

                                                   



lundi 20 novembre 2017

Le ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras


... leur plus grande douleur et leur plus grande joie confondues jusque dans leur définition devenue unique mais innommable faute d'un mot. J'aime à croire, comme je l'aime, que si Lol est dans la vie, c'est qu'elle a cru, l'espace d'un éclair, que ce mot pouvait exister. Faute de son existence, elle se tait. C'aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d'un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. 

Je pourrais arrêter ce billet sur cette citation, tout est dit dans ce mot tu, toute la beauté de la plume de Duras tient dans cette phrase, l'importance de ce mot-trou, de ce mot qui n'existe pas, la force de ce qui existe mais qu'on ne peut nommer, faute du mot juste. Le choix alors de se taire pour ne pas dénaturer, faute du mot approprié.

Lol Valérie Stein se rend au bal du casino de T. Beach. Elle doit y passer la soirée avec son amie Tatiana et celui dont elle est amoureuse, Michael Richardson. Seulement, tout ne se passe pas tout à fait comme prévu ce soir-là puisque Lol va assister au coup de foudre entre Michael et une autre femme. Dix ans plus tard, Lol vit à S. Tahla, est mariée et mère de deux enfants. Elle semble passer son temps à errer dans les rues. Le hasard va la remettre sur la route de Tatiana, par l'entremise d'un homme qui s'avérera être notre narrateur. 

Ce fut ma première découverte à son propos: ne rien savoir de Lol était la connaître déjà. On pouvait, me parût-il, en savoir moins encore, de moins en moins sur Lol V. Stein. 

Comment expliquer que jamais, avant ce mois d'octobre, personne ne m'ait mis un Duras entre les mains? Je n'en ai aucune idée. Je sais par contre que le souvenir que j'ai de Duras vivante, celle que je voyais à la télévision, ne m'a pas donné envie de la lire. Il m'aura donc fallu attendre le mois dernier pour qu'on me transmette cette auteure. Vous vous souvenez peut-être de mon billet sur la transmission, j'aurais peut-être aussi dû insister sur la beauté du geste pour la lectrice qui le reçoit. Lire ce roman (annoté par les soins de ma passeuse de pépite) fut un ravissement, pas pour Lol mais pour moi. J'ai eu l'impression d'assister à une chorégraphie, à une métaphore répétée de cette scène du bal, mais aussi de l'art qui met en scène une version de la réalité. Le style, la construction et la plume m'ont envoûtée. Ce n'est pas l'intrigue du roman qui importe; d'ailleurs, si vous n'aimez que les romans à intrigue, passez votre chemin. Il faut accepter ici de se laisser emporter par la plume de Duras, de déambuler avec Lol dans les rues de S. Tahla (qui ressemblent sans doute à celles de Trouville que Duras a bien connu mais qui a eu pour moi les contours d'une autre station balnéaire normande) et dans les errements de son esprit. J'ai ressenti une émotion rare à la lecture de ce roman, comme lorsque lorsqu'on part en promenade sans attente particulière et qu'on fait une rencontre. Entre Lol V. Stein et moi, entre Duras et moi, ce fut une rencontre forte. Je n'ai aucun doute que les deux m'accompagneront encore longtemps. J'ai aimé aussi comment Duras traite le thème de la passion, en faisant un mythe non plus pour celle qui a éprouvé la passion mais pour les témoins :
Que cachait cette revenante tranquille d'un amour si grand, si fort, disait-on, qu'elle en avait perdu la raison? 
Lol est la chorégraphe, le metteur en scène de ce roman, tout en en étant la spectatrice. Elle donne le ton, indique sans avoir à ouvrir la bouche les espaces scéniques à utiliser et le narrateur se soumet à cette volonté en recréant les contours de sa relation avec Tatiana. Je pourrais vous citer une multitude de phrases qui ont trouvé écho en moi, notamment celle-ci qui résume, pour moi, à la fois l'art et la réalité et qui m'a rappelé toute ce que pense Antoine Bello sur la réalité qui cesse de l'être à partir du moment où elle est verbalisée puisque le choix d'un mot indique déjà un point de vue: 
Ce qui s'est passé dans cette chambre entre Tatiana et vous je n'ai pas les moyens de le connaître. Jamais je ne saurai. Lorsque vous me racontez, il s'agit d'autre chose. 

Publié en 1964. 190 pages en Folio (avec une couverture qui ne peut que me plaire). 

Merci à Celle qui m'a transmis ce roman et plus qu'un roman, un auteur. Merci pour les discussions qui suivirent et pour m'avoir signalé la double signification du titre. 
A conseiller à tous ceux qui n'ont pas encore lu Duras, même si je pense que ce roman est très féminin. 

                                                             








dimanche 24 septembre 2017

Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh/ La vie d'Adéle d' Abdellatif Kechiche

J'ai lu Le bleu est une couleur chaude à sa sortie. J'ai attendu que ma fille me parle de La vie d'Adèle, en début de mois, pour le regarder et j'ai ressenti le besoin de débriefer ce film avec elle, tout comme j'ai besoin de partager avec vous mon ressenti. Parce que Le bleu est une couleur chaude est ma BD préférée, je n'avais pas voulu voir son adaptation. En fait, pour moi, la trame est la même mais le propos si différent que je n'ai pas à choisir entre l'original et son adaptation libre. C'est étonnant d'ailleurs, comment l'histoire peut être si proche alors que le propos ne l'est pas. 

****attention nombreux spoilers****
Si j'adore la BD, c'est parce qu'elle a la simplicité et la violence de la passion amoureuse, c'est aussi parce qu'elle me raconte une histoire d'amour entre deux femmes, ce qui, en BD grand public, n'est pas si fréquent. Le dessin est simple, peut-être même simpliste et la fin trop mélo, c'est mon seul vrai bémol. Mais cette histoire et les dessins me touchent profondément. 
Le film, lui, raconte d'abord une histoire d'amour déséquilibrée. Bien sûr, il y a ces scènes de sexe, techniques et sans aucune sensualité, dont on sait maintenant qu'elles ont été tournées dans des conditions extrêmement difficiles pour les actrices. Ce n'est pas ce que je retiens de ce film. Je retiens l'histoire d'un couple mal assorti, l'une étant issue d'un milieu dans lequel on mange des crustacés, l'autre d'un milieu dans lequel le père est le roi des spaghetti bolognèse. Je retiens que dès le début, Emma invite son amoureuse chez ses parents et oublie de les prévenir que celle-ci ne mange pas de crustacés, la mettant alors dans une situation délicate. Je retiens que cette fille qui joue la rebelle avec ces cheveux bleus fait des études d'art et que c'est alors plutôt la conformité qui serait une forme de rébellion, qu'à la fin, tout montre qu'elle a oublié ses valeurs, se vendant pour son art tandis qu'elle abandonne sa soit-disant passion pour un amour sclérosé. J'en retiens que certes, Adèle a fait une erreur (et c'est bien tout le propos du film, l’existentialisme de Sartre, nous sommes responsables de notre vie) mais que tout prouve que c'est Emma qui faute la première, non dans les actes mais en esprit. J'en retiens qu'Adèle aime une Emma qui aurait fini par avoir honte d'une Adèle qui n'est pas de son monde :  elle ne comprend pas qu'elle se contente de son métier d'instit qu'elle fait très bien (j'ai beaucoup aimé les scènes qui se déroulent à l'école). J'en retiens la scène de retrouvailles des deux femmes, pour moi la plus forte du film, presque insoutenable, ces mains qu'on ne peut s'empêcher de toucher, et ce que s'inflige Adèle à vouloir vivre un moment qui ne peut que la briser parce qu'elle ne s'y est pas préparée. Tout est suggéré pour contredire l'idée qu'Adèle a mérité ce qui lui arrive. Techniquement parlant, elle a commis l'erreur, peu importe qu'on l'y ait poussé. Mais à la fin du film, celle qui inspire la pitié est celle qui s'est trahie. On sent néanmoins que c'est grâce à ces retrouvailles qu'Adèle va pouvoir avancer, en cessant d'idéaliser une femme qui ne le mérite pas/plus. Il est très intéressant de voir l'interprétation que chacun a de la fin, selon ses préférences sexuelles (on pourrait presque dire: "Donne-moi ton interprétation et je te dirai qui tu es"). 
Ce film est malgré tout une histoire d'amour, celle d'Emma qui trouve en Adèle une muse dont elle va se défaire quand elle aura rempli sa fonction. C'est aussi celle d'une passion, celle d'Adèle qui vit sa première histoire d'amour féminine, avec les bouleversements et la force qu'une telle histoire impliquent. Chacune y trouve son compte au final, même si les enjeux ne sont pas les mêmes des deux côtés et cela fait de ce film, pour moi, le contraire du formidable 120 battements pas minute, qui présente une sublime histoire d'amour que rien, même la maladie, ne peut déséquilibrer. J'ai adoré la performance d'Adèle Exarchopoulos. Elle incarne magnifiquement la passion et la fragilité qui en découle. 
                                                                       
double coup de 

Le Bleu est une couleur chaude: Prix du public à Angoulême en 2011.
La vie d'Adèle: Grand Prix du festival de Cannes 2013. 

Merci à tous ceux - et ils sont nombreux, homme et femmes- qui ont accepté de débriefer avec moi . 
A conseiller aux nombreuses petites et grandes sœurs d'Adèle. 

jeudi 7 septembre 2017

Mistral perdu ou les événements d'Isabelle Monnin

Un chanteur préféré n'est pas forcément le préféré des chanteurs. Peut-être qu'au fond, j'aimais mieux les Clash ou Daho ou Gainsbourg ou Barbara mais Gainsbourg, Daho, les Clash et Barbara étaient inutiles dans l'économie du collège. Personne n'écrivait "Dis quand reviendras-tu?" sur son sac de classe. Un chanteur préféré est une carte d'adhésion à un groupe. [...]Renaud n'est plus à ma taille. Il ne me va plus...

La narratrice de ce roman, c'est un peu moi. Elle est née presque la même année que moi, nos références culturelles se ressemblent. Elle a grandi avec Drucker (Il devait y avoir Michel Drucker puisqu'il y a toujours Michel Drucker, sans que personne ne nous dise à cet instant que Michel Drucker sera comme l'école, le centre commercial, la salle des fêtes: un espace invariant de nos vie, un endroit où échoueront tous les week-ends de nos existences si nous n'y prenons garde),  Fantômette, Claude du Club des Cinq. Elle achète ses badges Touche pas à mon pote (j'en avais de toutes les couleurs possibles, ils restent pour moi les emblèmes perdus, comme le seront nos espoirs, de ma génération) et finira par découvrir que SOS Racisme a été inventé par les socialistes pour exciter l'extrême-droite. Elle est issue d'un milieu qui, comme le mien,  vote à gauche et où parfois aussi, on quitte la table familiale pour cause d'opinions politiques divergentes mais seulement dans une amplitude qui va de la gauche à l'extrême gauche (Nous rions car nous ne comprenons pas que la politique finit toujours par se glisser partout, même entre les gens qui s'aiment, même dans les moindres cachettes de la vie privée) mais dans un milieu moins popu que le mien, alors elle écoute Barbara quand il me faudra attendre le début de l'âge adulte pour vraiment la découvrir. En cela, elle n'est pas moi. Comme moi, elle a une sœur qu'elle appelle sœurette et leur différence d'âge semble la même que la nôtre mais ma chance est que la comparaison s'arrête là. 

Ce roman (mais est-ce vraiment un roman tant il a la beauté de ce qu'on a vécu avec les tripes?) est à la fois celui d'une génération entière, ceux qui ont cru à Mitterrand alors qu'ils n'avaient même pas l'âge de voter (il me faut régulièrement faire les compte pour me persuader qu'il est mathématiquement impossible que j'aie un jour mis un bulletin de vote à son nom dans une urne) et à qui ça fera mal au ventre de devoir imposer une minute de silence en son honneur à une classe après son décès, tellement la déception fut grande. La génération "Devaquet au piquet", celle qui pleure sur le destin de Slimane, issu de la seconde génération et grand frère de Malik Oussekine, et finit avec un chanteur qui embrasse les flics (je n'ai rien contre les policiers en soi, c'est juste un symbole) mais se moque des bobos car, ça ne mange pas de pain. Evidemment, comme Isabelle Monnin parle très bien de cette période, il y a déjà de quoi me conquérir. Mais c'est aussi un roman sur le "nous", celui de deux sœurs, qui va, par la force des choses, devenir un "je". C'est une magnifique déclaration à une sœur qui disparaît mais qui continue de faire partie de la vie, qui ne connaîtra jamais ses neveux alors qu'elle fera partie intégrante de leur univers. C'est un très beau roman sur la perte de l'autre partie du "nous", mais aussi sur le lien entre sœurs qui m'a beaucoup émue.  Et puis, il y a ces phrases qui reflètent une réalité qui ne doit pas avoir beaucoup changé: 
Tous les adolescents (sauf les parisiens, mais je ne le découvrirai que plus tard) connaissent la géographie du car scolaire: ne s'assied pas au fond n'importe qui. Les cinq ou six places de la dernière rangée sont réservées aux seigneurs de cette petit société, les garçons crâneurs et les filles à la mode. Plus on se rapproche du chauffeur, plus on descend dans la hiérarchie collégienne. 
J'ai envie de vous citer dix autres phrases, sur les chemins que l'on prend dans la vie, sur les mots qu'il devient indispensable de poser sur une feuille après les chagrins qui submergent, d'ailleurs je ne résiste pas à celle-ci: les poser sur la page c'est attraper de l'eau avec ses mains, une petite lutte vaine et nécessaire contre l'oubli puisque la mort dure trop longtemps, sur ces chansons qui nous font pleurer.
Je ne sais pas si vous sentez mon émotion, ni à quel point j'ai adoré ce roman. Puisse-t-il vous toucher aussi. Je l'ai bien sûr prêté à ma sœur. 

Publié chez JCLattès le 6 septembre 2017. 320 pages.

Merci aux club des explolecteurs de lecteurs.com sans qui je n'aurais pas ouvert ce roman, n'étant pas tombée sous le charme des deux précédents que j'avais lus de l'auteure.
A conseiller plus particulièrement aux quadra + et aux quinqua - , aux parents de filles et à celles qui ont une sœur. Je suis néanmoins persuadée que ce roman ne plaira pas à tout le monde. 

                                                               

samedi 26 août 2017

120 battements par minute de Robin Campillo

Comme trois autres participants, Nathan est nouveau dans cette réunion d'Act Up qui débute en même temps que le film. Il est séroneg, un chanceux donc. De nombreux autres sont atteints du virus du SIDA. Nous sommes au début des années 90, Act up est encore une organisation qui se cherche et dont les membres sont divisés sur les actions à mener. Nathan tombe vite sous le charme de Sean , qui se bat contre la maladie mais aussi contre les autorités et les laboratoires. 

J'ai envie de vous parler de l'émotion que j'ai ressentie en regardant ce film. De cette envie de rire d'abord, très présente pendant la première moitié du film, ce à quoi je ne m'attendais pas, et même dans une scène finale où l'on rit, des sanglots encore dans le ventre. De cette envie de pleurer aussi, c'est vrai, pas avec des larmes qui se contentent de couler au coin de l’œil, non, celles qui suivent le parcours du sanglot, dont on a parfaitement senti qu'elles prenaient leur source dans le ventre. Cette émotion, elle est due indéniablement au contexte, à ceux qui sont morts quand on avait à peine conscience qu'ils existaient (j'exagère mais finalement, si peu) parce que les médias n'en parlaient pas mais aussi au talent des acteurs (pour moi, la palme va à Arnaud Vallois, magnifique Nathan aux petits soins avec celui qui est condamné et dont le regard respire l'amour) et du réalisateur qui a choisi de rappeler les faits mais aussi, dans le détail mais sans lourdeur, les conduites à risque, alternant les moments légers et graves et qui nous rappelle qu'on a laissé ces jeunes personnes, homos ou pas, transfusés, prostitués, prisonniers, mourir. J'ai beaucoup aimé les scènes d'amour physique entre les deux hommes, que je trouve esthétiquement très belles (d'ailleurs les deux corps masculins sont parfaits dans leurs embrassements amoureux)  et qui ne devraient pas trop choquer les gens un peu pudiques et c'est très bien car il faut que ce film soit vu par le plus grand nombre. Romain Campillon, qui réalisa Les Revenants, connait très bien son sujet, il fut lui-même membre d'Act Up. J'ai aussi beaucoup aimé suivre l'évolution de la Gay Pride. 
Je regrette que la salle ait été presque exclusivement féminine. Evidemment, je ne peux que vous conseiller d'avoir un kleenex sous la main (même la femme près de moi qui a passé le tout début de la séance le nez sur son portable a fini par le lâcher et s'est, à la fin, agrippée à son kleenex). Si vous allez le voir, vous me direz ce que vous pensez de la sortie de séance, qui s'effectuera sans doute comme lors de la mienne pendant la seconde moitié du générique. J'ai trouvé que c'était une expérience particulière. J'y suis allée seule, ce qui peut me frustrer selon les films. Cette fois, je n'avais absolument pas envie de parler en sortant de cette séance. 

Grand Prix du Festival de Cannes 2017. Ce film est aussi l'occasion de réécouter du Bronski Beat. 
Sortie : le 23 août 2017- 2 h 20. Avec entre autre: Nahuel Perez BiscayartArnaud ValoisAdèle Haenel, tous les trois très bons.

A conseiller à tous. 
Merci au département de l'Eure pour cette semaine annuelle de séances à 4 euros. 



                                                                             
Mon plus grand coup de cinéma de 2017. 

jeudi 17 août 2017

Légende d'un dormeur éveillé de Gaëlle Nohant


Les cœurs qui ont été brisés redoutent l'amour parce qu'il porte sa fin. Ils craignent de ne plus pouvoir endurer ce coup supplémentaire, l'arrachement et la terre brûlée. 

Quand le roman débute, l'ombre d'Hitler ne plane pas encore sur la France. Robert Desnos est un poète fauché, amoureux d'une chanteuse qui, elle, ne l'aime pas mais se complaît à garder ses prétendants sous son emprise, en leur donnant du bout des lèvres quelques marques de tendresse. Robert rencontre alors Youki, une française repérée par un peintre japonais qui l'a épousée. Elle deviendra l'amour de sa vie, un amour tumultueux puisque la belle ne peut se contenter d'un seul homme. Mais Robert sait donner bien plus qu'il ne reçoit:

Je n'ai jamais séparé le sexe de l'amour, rétorque Robert. Je n'en discute pas, je le vis, je le fais. Je suis allé si loin dans l'amour que j'ai pensé ne jamais en revenir. J'ai affronté ses grimaces. Aujourd'hui, j'en connais aussi son sourire.

Disons le tout de suite, ce roman, je ne voulais pas le lire. J'avais abandonné le précédent roman de Gaëlle Nohant, je n'aime ni la poésie (sauf celle, intime, qu'on écrit ou reçoit à/de son amoureux/ -se), ni le surréalisme. De plus, je ne connaissais rien de Desnos.  Mais Gaëlle Nohant nous donne accès à un homme, nous le rend à la fois humain par sa vulnérabilité amoureuse, magicien par sa manière de réinventer la poésie et héros quand la période oblige les hommes à choisir un camp. Et elle nous embarque dans la période qui précède la guerre puis dans celle de la guerre et de la résistance avec talent: j'ai vécu pendant de longues heures dans le Paris de cette époque et j'y ai cru. Tout sonne juste, particulièrement les dialogues. Je me suis agacée de voir le poète amoureux de deux femmes qui ne savent pas lui rendre son amour comme il le mériterait et ai vu là, à tort peut-être, le désir inconscient d'un poète qui a besoin de la souffrance pour écrire; je me suis aussi agacée de l'égocentrisme de Youki (... c'est effrayant quelqu'un qui sait aimer. Alors elle lui fait mal pour voir s'il reste quand-même) mais c'est aussi ce qui rend Robert Desnos humain et attachant. Suivre la scission à l'intérieur du groupe surréaliste m'a passionnée. J'ai noté de nombreuses phrases et ai été emballée par le tout: l'ascension de Robert Desnos qui réinvente la radio ou plutôt l'invente puisqu'elle n'en est qu'à ses balbutiements, le souffle de la solidarité, celle d'avant la guerre avec les manifestations anti-fascisme et celles des hommes de l'ombre ensuite. J'ai beaucoup aimé que l'auteur parsème son roman de textes de Desnos, les ancrant dans sa réalité à lui. C'est une très belle manière d'amener la lectrice que je suis vers la poésie: 

Je retrouve en ma bouche une ancienne saveur
Et des noms de jadis et des baisers si tendres
Que je ne sais plus qui je suis ni si mon cœur
Bat dans le sûr présent ou le passé des cendres. 

Aux trois quarts du roman, l'émotion m'a submergée. Ça a commencé avec un très beau moment entre Robert Desnos et Jacques, cet enfant d'amis qui vivra ses premières années caché, petit garçon rendu sauvage par cette peur que l'Histoire a instillé en lui mais que Desnos saura apprivoiser avec ses histoires, puis viennent les émouvantes années de résistance et celles de déportation racontées par le prisme de Youki que l'auteure réhabilite magnifiquement. A ce jour, j'ai lu dix romans de la rentrée, j'ai eu deux coups de cœur mais je mets ce roman au dessus de tous les autres. Je suis prête à prendre le pari que ce roman-ci obtiendra un prix (sans doute un prix de lecteurs). 

Publié le 17 août 2017 chez Héloïse d'Ormesson. 520 pages. 

Merci à lecteurs.com sans qui je n'aurais pas lu ce roman.
A conseiller à ceux qui veulent davantage découvrir Robert Desnos et à ceux qui, a priori, n'en ont aucune envie. 


                                                             

Moi par (six) mois

En juillet, je publiais ici le résumé des six premiers mois de mon année. Il fallait bien une suite, la voici donc. Une suite, mais aussi ...