mardi 5 décembre 2017

L'espèce humaine de Robert Antelme

On ne pouvait pas faire ce que le Rhénan avait fait- c'est-à-dire agir en homme avec l’un de nous- sans par là même se classer historiquement. En nous niant comme hommes, les SS avaient fait de nous des objets historiques…

Robert Antelme fut le compagnon de Marguerite Duras. C’est pour surmonter les années de séparation, celles pendant lesquelles elle le savait dans un camp de concentration, qu’elle a écrit La Douleur. De ce long voyage visant à la déshumanisation, Robert Antelme a écrit ce magnifique livre.
De ce document, je garderai la force de l’écriture. Si Robert Antelme fut un prisonnier politique qui n’avait pas publié avant ce livre (et n’a pas publié après, sauf des écrits posthumes) , il a condensé tout son talent dans L’espèce humaine qui me semble être tout ce que Si j’étais un homme de Primo Levi n’est pas (loin de moi l’idée de remettre en cause la qualité de ce document dont le minimaliste ne me convient pas). Quelques semaines après ma lecture de ce document, il me reste des images très fortes : celle du pain qu’on partage en petits morceaux mais qu'on ne peut faire durer longtemps tant la faim tenaille, celle du bruit (oui, j’ai retenu des bruits) de la cuillère dans la gamelle de soupe, cette cuillère qui racle le fond jusqu'au bout, ce bruit qui change à mesure que la gamelle se vide et enfin la main qui se tend dans un train surpeuplé. Je garde aussi et surtout l’importance des mots et de la langue, à différents degrés, à différents moments.
Celui de l’appel, moment qui oblige à sortir de l’anonymat qui, en temps normal, protège :
Et il fallait bien dire oui pour retourner à la nuit, à la pierre de la figure sans nom. Si je n’avais rien dit, on m’aurait cherché, les autres ne seraient pas partis avant qu’on ne m’ait trouvé. On aurait compté, on aurait vu qu’il y en avait un qui n’avait pas dit oui, qui ne voulait pas que lui, ce soit lui.
L’importance de parler la langue de l’oppresseur qui redéfinit le bien et le mal :
Cette utilisation abondante et ostentatoire de la langue allemande- cette langue qui, ici, est celle du bien, leur latin- la même que celle des SS.
Cette langue qui est la seule qui vaille et qu’il est impensable de ne pas comprendre :
Puisqu’il parle, on doit comprendre.
Gilbert qui parle l’allemand s’en sert pour protéger les copains. Et puis, il y a ce mot et cette phrase qui rappellent la rébellion des allemands non nazis, même à l’intérieur des camps, ce « langsam » murmuré pour exhorter les prisonniers à ne pas se tuer à la tâche et ce « Nicht sagen » qui accompagne ce pain donné par une jeune femme qui passe dans le camp.
Mais le langage fait aussi souffrir car il est associé à des sensations perdues :
Le langage est une sorcellerie. La mer, l’eau, le soleil, quand le corps pourrissait, vous faisaient suffoquer. C’était avec ces mots-là comme avec le nom de M… qu’on risquait de ne plus vouloir faire un pas ni se lever.
En temps d’oppression, tout devient l’allié de l’oppresseur : ainsi, le sommeil est important car il n’est que la préparation du travail qu’il faudra fournir le lendemain. Ce qui devient l’allié de l’oppressé, ce sont ces moments, anodins en temps normal, qui permettent de s’échapper quelques instants, comme d’uriner.
Et cette obsession qui reste, la seule qui compte, ne pas laisser l’oppresseur gagner, ne pas leur offrir la mort en cadeau et pour cela, se battre contre le froid, la faim, le travail qui épuise :
La mort est devenue mal absolu, a cessé d’être le débouché possible vers Dieu. […] Ainsi le chrétien substitue ici la créature à Dieu jusqu’au moment où, libre, avec de la chair sur les os, il pourra retrouver sa sujétion.
Il y a aussi ces hommes qui s’éloignent progressivement de l’enveloppe charnelle qu’ont connu les leurs, et qui même au sein du camp ne sont plus reconnus par tous, franchissant alors des étapes qui les mènent vers la mort :
Celui que sa mère avait vu partir était devenu l’un de nous, un inconnu pour elle. Mais à ce moment-là, il y avait encore la possibilité pour un autre double de K…, que nous ne connaissons pas, ne reconnaîtrions pas. Cependant, quelques-uns le reconnaissaient encore.
Des images fortes, il m’en reste de nombreuses autres, un moment père-fils à la fin, la honte qui submerge, mais c’est à vous d’aller les découvrir.

Publié pour la première fois en 1947. Je découvre à l'instant que La douleur est adapté au cinéma et que le film sortira en janvier 2018. C'est Benoît Magimel qui joue Antelme. 

Un immense merci à Celle qui répare mes (énormes) lacunes car je ne connaissais pas Robert Antelme avant qu’elle ne mette ce livre –qui restera inoubliable- entre mes mains.
A conseiller à tous, absolument.

                                                 


25 commentaires:

  1. Je l'avais noté après ma lecture de "La douleur" de Marguerite Duras. Merci pour la piqûre de rappel. Je me souviens comme si c'était hier des pages lues sur le retour de Robert Anthelme et son état physique.

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    1. Je vais évidemment lire La douleur en 2018.

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  2. Je ne connaissais pas non plus. Je me le note (mais pour plus tard, j'ai envie de légèreté en ce moment)

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    1. Il n'est pas idéal pour ça. Mais son moment viendra.

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  3. un livre majeur de la littérature des camps, il est depuis très très longtemps dans ma bibliothèque mais moi qui aime relire je n'ai jamais été capable de le relire tellement marquée par ma première lecture

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    1. IL n'est pas impossible que je le relise un jour.

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  4. Tu me remets en mémoire certains passages bouleversants.

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    1. Tant mieux si je le remets un peu en mémoire. Il le mérite.

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  5. Voilà déjà deux fois que mon message part tout seul. Je recommence en espérant que tu ne le recevras pas en triple !
    Je n'ai pas lu Antelme même si je le connais par l'intermédiaire de ses relations avec Duras.
    Moi, celui qui m'a fait connaître les camps, c'est Jorge Semprun, un grand écrivain.
    je viens de lire récemment "Mischling" de Affinity K. qui est un roman bouleversant racontant l'histoire de jumelles dans le "zoo" de Josef Mengele. Un beau livre dont je vais bientôt parler dans mon blog.

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    1. je ne l'ai reçu qu'en un exemplaire!
      J'ai beaucoup lu sur les camps quand j'étais ados, des essais comme Treblinka. Avec Antelme, c'est autre chose, d'abord une plume et puis d'autres liens aux autres.
      Je lirai bientôt Semprun, Celle qui m'a mis Antelme dans les mains l'avais glissé en très bonne compagnie, Semprun figure dans ce lot.

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    2. Je lirai Antelme surtout si c'est une plume; tout comme Semprun.

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  6. Un livre très fort. Lu, et jamais oublié.
    Bonne journée.

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    1. Bonne soirée à toi!
      Je suis certaine de ne jamais l'oublier.

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  7. Je n'avais jamais entendu parler de ce monsieur. Ce témoignage a en tut cas l'air d'être d'une grande force.

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    1. Tu me rassures, je me sens moins seule. Oui, c'est un témoignage très fort.

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  8. Pour moi, c'est "Si c'est un homme" de Primo Levi qui a été le grand choc et sans doute à cause de ce "minimalisme" dont tu parles, qui laisse parler les faits avant tout.
    J'ai lu Antelme beaucoup plus tardivement, pour compléter et ce que j'ai lu de la littérature sur les camps de concentration et pour connaître un peu l'époux de Marguerite Duras.
    Un livre à conseiller, tu as raison.

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    1. Je comprends très bien ce ressenti, même si je ne le partage pas. Peut-être aussi parce que Primo Levi est loin d'être le premier témoignage que je lisais, je l'ai découvert il y a deux ou trois ans.

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  9. convaincue, tu es! J'ai de grosses lacunes aussi puisque je ne connaissais pas cet auteur!

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  10. Moi aussi il faut que je répare les lacunes : je n'ai pas lu la douleur ni anthelme. PS : Moi je trovue que le levi est un chef-d'oeuvre? Ninimalisme ? Dante parcourt toute l'oeuvre, ce n'est pas un simple compte rendu mais effectivement, l'"criture est concise...

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    1. Minimaliste dans les mots, pas dans la pensée. Même si j'avoue ne pas être suffisamment érudite pour reconnaître DANTE.

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  11. Des lacunes, j'en ai aussi car je ne connais pas non plus cet homme.

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    1. Ce qui est rassurant, c'est qu'on en a toutes!

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  12. Tu me donnes très envie de découvrir cet ouvrage ! Comme d'autres c'est Primo Levi qui avait été un choc pour moi, mais aussi la pièce de théâtre incroyable de Charlotte Delbo que j'ai découvert il y a qq années car il y avait une mise en scène proposée aux élèves.

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    1. Et le livre de Semprun est aussi très intéressant sur le thème de comment écrire sur les camps.

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