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jeudi 20 septembre 2018

L'après-midi de Monsieur Andemas de Marguerite Duras

Très court roman ou longue nouvelle, cette histoire raconte l'après-midi que M. Andesmas passe à attendre Michel Arc, avec qui il doit traiter affaire à propos d'un terrain que M. Andesmas a acheté pour sa fille Valérie, qui ne doit guère avoir plus de dix-huit ans. Pendant son attente, il va d'abord rencontrer la fille peu ordinaire de Michel Arc, puis sa femme.
Ce roman est une longue dérive, mélange de réflexions sur la paternité et sur la vieillesse qui est elle-même présentée comme une attente sans fin. On peut penser que c'est plat, le temps tire en longueur et cela se sent mais j'ai beaucoup aimé la chute qui découle de la conversation entre le vieil homme (il a eu sa fille tardivement) et la femme de Michel Arc. Il y a un jeu réel sur les deux endroits, celui de l'attente et celui du bal où se trouve Michel et deux regards posés sur Valérie ; le regard que pose la femme sur cette nouvelle arrivée au village ne peut coïncider avec celle du père. Et pourtant, ces deux êtres, la femme de Michel Arc (n'ayant d'autre fonction que d'être la femme de ..., elle n'aura pas de prénom) et le père sont tous les deux sur le point de subir une perte irréparable, liée au destin. Rien ne peut être fait pour l'éviter. 
J'ai regardé quelques interprétations du livre sur internet (de non spécialistes comme moi) et je suis très étonnée par ce qu'ils ont parfois compris. Quant aux interprétations qui relient cette oeuvre aux travaux de Lacan, je les ai trouvées intéressantes mais je ne suis pas suffisamment spécialiste de Lacan pour juger de leur bien-fondé.  
Le sens me paraissait clair et c'est ce qui fait que finalement, je trouve ce roman réussi. J'ai été dubitative pendant une bonne partie de ma lecture, c'est vraiment la fin et les journées qui ont suivi la lecture qui en ont fait une lecture que je n'ai pas regrettée. Je découvre en écrivant ce billet que le livre a été adapté au cinéma avec Michel Aumont et Miou-Miou dans les rôles principaux. 

Publié en 1963 chez Gallimard. 128 pages.

Merci à mon CDI.
A conseiller aux amateurs de lectures lentes au soleil. 

mardi 10 juillet 2018

L'Amant de la Chine du Nord de Marguerite Duras

L'histoire est déjà là, déjà inévitable, 
Celle d'un amour aveuglant, 
Toujours à venir, 
Jamais oublié. 

Sept ans avant ce roman, Marguerite Duras publie L'Amant, adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud. L'auteure est furieuse du résultat et décide de réécrire la même histoire, en y intégrant des indications scéniques. Après avoir lu Un barrage contre le Pacifique et l'Amant, ce roman me semble faire partie d'un travail de réécriture sur le même thème, tout en se centrant sur des aspects parfois différents. C'est, à mon avis, le plus abouti des trois. 
A nouveau, Duras revient donc sur cette relation autobiographique qu'elle eût, à quatorze ans, avec un chinois de vingt-huit ans, tout en esquissant les contours des relations qu'elle entretenait avec sa mère, ses deux frères, son amie de pensionnat, la très belle Hélène mais aussi, pour la première fois ou de manière plus appuyée, ce qui fait que je m'en souviendrais pour la première fois, avec Than, le beau jeune homme qui travaillait pour la famille. Là où les deux autres romans insistent davantage sur les conséquences que l'histoire entre Duras et le chinois ont pu avoir sur la famille, changeant la position de la jeune fille puisque devenue objet de désir d'un homme riche dont il serait souhaitable qu'elle devienne la femme, ce roman-ci me semble le roman du désir et plus précisément du désir transgressif. Il y a évidemment la relation entre une très jeune fille et un adulte, mais aussi entre une blanche et un chinois et ce n'est pas tout : le premier objet de désir de la narratrice se nomme Hélène et la relation entre les deux filles reste empreinte d'ambiguïté. Encore plus ambiguë mais surtout extrêmement dérangeante, ce qui n'est jamais fait pour me rebuter, est la relation entre le jeune frère et la narratrice. Il m'a semblé qu'il y avait bien plus de douceur dans ce roman que dans les précédents, notamment envers la mère. Et si le désir est présent, ce roman explore aussi, pour la première fois me semble-t'il la frontière ténue qui peut exister entre le désir et l'amour. 
Aucun des deux ne se rend compte que l'amour est là. Le désir se distrait encore. 
C'est un très beau roman que je vous conseille mais il me semble que pour l'apprécier à sa juste mesure, il faudrait avoir lu les deux précédents, moins réussis. 

Publié en 1991- 245 pages.

Merci à mon CDI ( je l'ai dévalisé avant de quitter le lycée).
A conseiller à ceux qui ont lu l'un des deux romans sur le même thème, ou à ceux qui veulent découvrir Duras. Ce roman me semble plus facile d'accès que Le Ravissement de Lol V. Stein. 

mardi 8 mai 2018

L'Amant de Marguerite Duras


Je continue mon exploration de Duras avec son titre le plus connu sans doute, surtout après l'adaptation de Jean-Jacques Annaud. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire et à mes souvenirs peut-être erronées  du film, ce roman ne se centre pas uniquement sur la relation qui a lié la narratrice (et l'auteure me semble-t'il) à un jeune chinois de vingt-sept issu d'une famille fortunée alors qu'elle-même n'en avait que quinze. C'est ça, bien sûr mais aussi, et de plus en plus au fur que le roman avance, c'est sur sa famille qu'elle écrit, cette mère qui ne s'est pas remise d'avoir acheté une concession qui ne rapporte pas et qui mise sur sa fille pour qu'elle passe l'agrégation de mathématiques et ses deux frères, le "bon" et le "méchant", car il n'y a pas de nuances de gris dans la description de ces deux-là. On retrouve dans L'Amant de nombreux thèmes, personnages, intrigues d' Un Barrage contre le Pacifique mais en plus épuré et en plus construit, même si on passe souvent d'une idée à une autre, sans lien apparent. Mais ça, quand c'est bien fait et c'est le cas, c'est un aspect que je peux aimer dans la littérature. C'est donc un roman que j'ai aimé, moins sensuel et surtout moins polémique que ce à quoi je m'attendais, sans doute parce que l'histoire est racontée par la narratrice adulte qui n'est pas traumatisée par cette expérience mais au contraire, se réjouit d'avoir été initiée par un connaisseur du corps et du plaisir féminins. Et puis, il était temps, même si d'autres auteurs l'avaient probablement fait avant elle, qu'on lève le tabou sur la différence de l'âge à laquelle survient la maturité sexuelle pour les jeunes filles.
J'ai maintenant envie de revoir le film car le souvenir que j'en ai est bien différent du roman, ce qui explique peut-être pourquoi Duras le rejeta. 

Publié en 1984 aux Editions de Minuit. 140 pages. 

A conseiller aux amateurs de familles compliquées.
Merci à mon CDI. 

mardi 13 mars 2018

Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras

Je continue ma découverte de Duras avec le troisième de ses livres dans l'ordre de leur parution, publié en 1950. Suzanne et Joseph vivent avec leur mère dans l'Indochine française des années 30. La concession qu'on leur a accordée est dans une zone marécageuse et ils vivent dans un profond dénuement, leur seule possession étant une vieille voiture. La mère rêve d'obtenir assez d'argent pour pouvoir construire un barrage. Suzanne, elle, ne rêve que de partir. Arrive dans la petite ville voisine un jeune homme laid et riche qui tombe sous le charme de Suzanne. Celle-ci lui permet d'admirer sa nudité mais ne se donne pas à lui. Sa mère a décrété que l'homme ne la toucherait que s'il l'épousait. 
Ce roman est très différent de ceux que j'ai lus de Duras. Ce n'est pas l'écriture qui est au centre du récit, ni l'émotion mais c'est une chronique de la vie coloniale à travers une galerie assez variée de personnages féminins et masculins. Visiblement basé sur des éléments autobiographiques, on découvre l'envers de la carte postale, les désillusions qui mènent à une forme de folie, ou du moins d'enfermement psychique et on se dit que l'adolescence de Duras n'a pas dû être une partie de plaisir. Ce n'est pas mon roman préféré, je l'ai trouvé un peu long et répétitif mais j'ai aimé le personnage de Joseph et le moment où il comprend qu'il vient de vivre un tournant et qu'il va partir. 

Publié en 1950, ce roman a été adapté deux fois au cinéma, en 1958 et en 2008. 
365 p. en Folio. 

Merci à mon CDI.
A conseiller à ceux qui veulent découvrir un peu l'adolescence de Duras. 

dimanche 4 février 2018

La douleur d'Emmanuel Finkiel

Il y a peu, je vous parlais de ce texte fort mais mal accompagné qu'est La douleur de Marguerite Duras. Je ne vais donc pas vous raconter l'histoire à nouveau. J'avais très envie de voir l'adaptation, ce qui n'est pas toujours le cas lorsque j'ai réellement aimé un texte. Peut-être parce que j'avais envie de voir comment Mélanie Thierry se débrouillerait ou peut-être que je lui faisais instinctivement confiance. Le choix de l'actrice est excellent et j'aime l'idée qu'un acteur n'est pas obligé de se grimer en un personnage pour l'incarner. Mélanie Thierry est Duras et on oublie qu'elle est trop blonde et trop jolie pour cela. Mitterand n'est d'ailleurs pas non plus incarné par un acteur qui lui ressemble. 
L'adaptation d'Emmanuel Finkiel est une réussite. A entendre d'autres spectateurs, nous nous sommes dit qu'il fallait sans doute avoir lu le livre pour pleinement l'apprécier mais j'ai rencontré depuis d'autres personnes qui l'ont beaucoup aimé sans avoir lu Duras. Là où certains l'ont trouvé long, ce ne fut pas du tout mon cas. Mon amie se demandait si le film n'était pas meilleur que le livre (nous parlons ici de l'intégralité du livre, pas seulement du texte La Douleur). Se poser la question, c'est déjà y répondre. La faiblesse du livre, c'était que le texte fort se trouve au début, rendant le reste bien fade. Ici, il se trouve à la fin. Mon intérêt est allé crescendo. J'ai d'abord apprécié l'esthétisme du film, le jeu des acteurs et la (presque) fidélité au texte dans la confrontation Rabier- Duras, à tel point que lorsque j'ai lu le roman, je crois que j'avais visualisé les scènes avec la tête de Magimel puisque je savais qu'il en serait l'interprète. J'avais du mal à croire que Benjamin Biolay puisse être un Dyonis convaincant et pourtant, il est parfait dans le rôle (et possède un charisme que je ne lui connaissais pas). On a le plaisir de retrouver les mots de Duras qui nous auraient manqué si le film n'avait été qu'une transposition et j'ai bien perçu l'oppression qu'on doit ressentir quand on vit dans un pays occupé. Mon petit bémol, c'est que des passages très forts ne sont pas mentionnés, je pense notamment à celle où Anthelme vole dans le frigidaire parce qu'on le rationne pour le préserver. A bien y réfléchir, ça permet de gommer l'aspect qui m'avait éthiquement posé problème dans le livre. Alors intentionnel ou pas, ce n'est sans doute pas une mauvaise idée. Je me demandais comment le corps de Robert Anthelme, si présent dans le livre pourrait apparaître à l'écran. Le réalisateur a intelligemment contourné la difficulté. Et l'ajout d'un personnage, celui de la maman juive qui attend le retour de sa fille, est un contrepoint bien pensé à la passivité de Marguerite à ce moment de sa vie. J'ai apprécié l'absence de pathos, ce qui n'empêche nullement l'émotion.
Un petit coup de gueule: il faut vraiment être motivé pour voir ce film quand on ne vit pas près d'une grande ville. 

2h 06- Sortie: le 24 janvier 2018.


A conseiller à ceux qui ont aimé le livre.
merci à C. pour cette première séance ciné commune et pour toutes les discussions qui ont entouré la lecture et la séance. 

mardi 16 janvier 2018

La douleur de Marguerite Duras

Ce livre se compose de plusieurs récits se déroulant tous à l'époque de la seconde guerre mondiale. Il est relativement difficile de les englober dans un même avis parce que leur intensité, et à mon avis, leurs qualités, ne sont pas comparables. Certains m'ont laissée de marbre mais il est vrai qu'il était très difficile de passer après La Douleur, le premier texte, qui traite de l'attente de Marguerite Duras à la fermeture progressive des camps et au retour des déportés, puis de ce qui se produit après le retour de celui qu'elle attend. Ce texte est très fort et émouvant. Je pourrais en citer de longs extraits et il m'est difficile de choisir. En tant que membre du PC, avec lequel on sent pourtant qu'elle a récemment pris de la distance, elle critique De Gaulle et ne pardonne ni sa phrase, "Les jours des pleurs sont passés. Les jours de gloire sont revenus", ni son silence sur les camps. Elle s'interroge sur la nationalité allemande:
On est étonné. Comment être encore Allemand? On cherche des équivalences ailleurs, dans d'autres temps. Il n'y a rien. D'autres resteront éblouis, inguérissables. Une des plus grandes nations civilisées du monde, la capitale de la musique de tous les temps vient d'assassiner onze millions d'êtres humains à la façon méthodique, parfaite, d'une industrie d'état. 
La scène au cours de laquelle les deux amis de Robert Antelme (appelé ici Robert L. pour une raison que je ne m'explique pas), habillés en vêtements militaires, l'un vêtu d'ailleurs du costume de colonel de Mitterand, alias François Morland, son nom de résistant, viennent le chercher dans les camps, l'habillent en soldat et le soutiennent pour qu'il puisse sortir du camp avant que la mort ne le prenne est d'une force incroyable. Puis, il y a les retrouvailles avec cet être qui ne ressemble plus à celui qui est parti, ce qui rappelle immanquablement un passage fort de L'Espèce Humaine, qu'écrira  Robert Antelme, et cette lutte avec la mort pendant des semaines, réapprendre à manger sans en mourir, et ces passages indispensables car extrêmement parlants sur les excréments de Robert: 
Pendant dix-sept jours, l'aspect de cette merde resta la même. Elle était inhumaine. Elle le séparait de nous plus que la fièvre, plus que la maigreur, les doigts désonglés , les traces des coups des S.S. 
Comment ne pas être profondément touché par cet être qui revenant des camps, n'a pas mangé à sa faim pendant très longtemps et qu'on doit rationner pour le garder en vie, au point qu'il en arrive à voler dans le frigidaire?
Marguerite Duras mentionne le fait qu'après l'écriture de L'espèce humaine, il n'a plus parlé des camps. Jamais, dit-elle. La lecture de l'entretien entre le seconde épouse de Robert Antelme et Laure Adler, entretien truffé de fautes mais passionnant car il m'a menée à m'interroger sur La Douleur, sur ce droit que s'est arrogé Duras de décrire Antelme dans des postures on ne peut plus délicates, dément cette idée. 
J'ai tellement parlé de La douleur que je n'ai plus envie de m'étaler sur les autres textes. Je vais tout de même mentionner le fait qu'un autre récit mentionne le besoin, l'envie de torturer et Duras le clame, celle qui souhaite cette torture, c'est elle. 
A vous de décider si La Douleur est un texte qu'il faut lire. Je n'ai pas de réponse. Je sais qu'il m'a emmenée là où je n'avais pas forcément envie d'aller mais que j'y suis allée consentante et avec l'impression d'avoir vécu un instant très fort, qui répondait à L'Espèce humaine, qui me permettait sans doute de rester encore un peu avec cet homme que j'ai admiré. Pour autant, sur le fond, c'est tout ce que je n'aime pas, ce non-respect de la vie d'autrui. Mais comme tout un chacun, je suis un être plein de contradictions et on touche ici à l'une des questions éthiques de la littérature : la force et la beauté d'un texte justifient-ils l'usurpation de morceaux de vie? 

Publié en 1985 aux éditions P.O.L. 

Merci à mon CDI grâce à qui je vais poursuivre la découverte de l'auteure, de sa plume et de sa personnalité, décidément pleine de facettes. 
A conseiller à ceux qui ont lu "L'espèce humaine" et sans aucun doute à ceux qui souhaitent aller voir l'adaptation qui sort le 24 janvier au cinéma.

mardi 12 décembre 2017

Le vice-consul de Marguerite Duras

- Par quelle voie se prend une femme? demande le cive-consul.
Le directeur rit.
- Quelle histoire, dit le directeur, vous êtes soûl. 
- On dit qu'elle est très triste parfois, directeur, c'est vrai?
- Oui, ses amants le disent.
- Je la prendrais par la tristesse, dit le vice-consul, s'il m'étais permis de le faire. 

Une jeune fille est répudiée par sa mère parce qu'elle porte un enfant. Elle prend la route et marche, marche, tenaillée par la faim. Cet enfant, elle ne veut pas le garder et va tenter de trouver un acheteur. Autre lieu, autre histoire, Anne-Marie Stretter, que nous avons déjà croisée dans Le ravissement de Lol V.Stein, rencontre le vice-consul, un être étrange avec un passé trouble dont l'administration ne sait pas bien que faire. 

J'ai retrouvé ici le style parfois alambiqué de Duras. Il m'a même fallu relire une phrase pour la comprendre, comme si l'auteur voulait nous perdre dans le méandre de ses phrases, comme se perd la mendiante:
N'a-t'elle pas marché davantage avant de trouver le fleuve qu'elle n'a marché en le suivant pour retrouver le nord?
Ce désir de nous perdre par la plume me semble être au cœur du roman même. Si le titre semble mettre le vice-consul au centre de l'histoire, il ne m'a pas semblé plus important dans le roman que la mendiante ou Anne- Marie; si on sait qu'il a un passé trouble, on n'apprend rien de ce qu'il a fait, si Anne-Marie Stretter est si triste, on n'en comprendra pas la raison, tout comme on ne comprendra pas vraiment le lien qui semble se tisser entre elle et le vice-consul sans que rien ne se produise réellement. Et puis, il y a ces passages entre le vice-consul et le directeur qui m'ont laissée dubitative. Duras oppose avec talent les espaces infinis de l'Indochine que traverse la mendiante aux villes indiennes étouffantes dans lesquelles vivent ambassadeur et vice-consul. Je vais encore avoir besoin de quelques romans pour totalement apprivoiser son univers. Peut-être que ce roman est en fait un tableau fragmentaire d'impressions vécues par Duras lors de sa vie en Orient puisqu'il semble qu'elle ait été obsédée par la vision réelle d'une mendiante vendant son enfant. 

Publié en 1966 aux éditions Gallimard.
Merci à Celle qui m'a prêté ce roman, merci aussi pour les échanges. 
A conseiller à ceux qui aiment se perdre. 

mardi 5 décembre 2017

L'espèce humaine de Robert Antelme

On ne pouvait pas faire ce que le Rhénan avait fait- c'est-à-dire agir en homme avec l’un de nous- sans par là même se classer historiquement. En nous niant comme hommes, les SS avaient fait de nous des objets historiques…

Robert Antelme fut le compagnon de Marguerite Duras. C’est pour surmonter les années de séparation, celles pendant lesquelles elle le savait dans un camp de concentration, qu’elle a écrit La Douleur. De ce long voyage visant à la déshumanisation, Robert Antelme a écrit ce magnifique livre.
De ce document, je garderai la force de l’écriture. Si Robert Antelme fut un prisonnier politique qui n’avait pas publié avant ce livre (et n’a pas publié après, sauf des écrits posthumes) , il a condensé tout son talent dans L’espèce humaine qui me semble être tout ce que Si j’étais un homme de Primo Levi n’est pas (loin de moi l’idée de remettre en cause la qualité de ce document dont le minimaliste ne me convient pas). Quelques semaines après ma lecture de ce document, il me reste des images très fortes : celle du pain qu’on partage en petits morceaux mais qu'on ne peut faire durer longtemps tant la faim tenaille, celle du bruit (oui, j’ai retenu des bruits) de la cuillère dans la gamelle de soupe, cette cuillère qui racle le fond jusqu'au bout, ce bruit qui change à mesure que la gamelle se vide et enfin la main qui se tend dans un train surpeuplé. Je garde aussi et surtout l’importance des mots et de la langue, à différents degrés, à différents moments.
Celui de l’appel, moment qui oblige à sortir de l’anonymat qui, en temps normal, protège :
Et il fallait bien dire oui pour retourner à la nuit, à la pierre de la figure sans nom. Si je n’avais rien dit, on m’aurait cherché, les autres ne seraient pas partis avant qu’on ne m’ait trouvé. On aurait compté, on aurait vu qu’il y en avait un qui n’avait pas dit oui, qui ne voulait pas que lui, ce soit lui.
L’importance de parler la langue de l’oppresseur qui redéfinit le bien et le mal :
Cette utilisation abondante et ostentatoire de la langue allemande- cette langue qui, ici, est celle du bien, leur latin- la même que celle des SS.
Cette langue qui est la seule qui vaille et qu’il est impensable de ne pas comprendre :
Puisqu’il parle, on doit comprendre.
Gilbert qui parle l’allemand s’en sert pour protéger les copains. Et puis, il y a ce mot et cette phrase qui rappellent la rébellion des allemands non nazis, même à l’intérieur des camps, ce « langsam » murmuré pour exhorter les prisonniers à ne pas se tuer à la tâche et ce « Nicht sagen » qui accompagne ce pain donné par une jeune femme qui passe dans le camp.
Mais le langage fait aussi souffrir car il est associé à des sensations perdues :
Le langage est une sorcellerie. La mer, l’eau, le soleil, quand le corps pourrissait, vous faisaient suffoquer. C’était avec ces mots-là comme avec le nom de M… qu’on risquait de ne plus vouloir faire un pas ni se lever.
En temps d’oppression, tout devient l’allié de l’oppresseur : ainsi, le sommeil est important car il n’est que la préparation du travail qu’il faudra fournir le lendemain. Ce qui devient l’allié de l’oppressé, ce sont ces moments, anodins en temps normal, qui permettent de s’échapper quelques instants, comme d’uriner.
Et cette obsession qui reste, la seule qui compte, ne pas laisser l’oppresseur gagner, ne pas leur offrir la mort en cadeau et pour cela, se battre contre le froid, la faim, le travail qui épuise :
La mort est devenue mal absolu, a cessé d’être le débouché possible vers Dieu. […] Ainsi le chrétien substitue ici la créature à Dieu jusqu’au moment où, libre, avec de la chair sur les os, il pourra retrouver sa sujétion.
Il y a aussi ces hommes qui s’éloignent progressivement de l’enveloppe charnelle qu’ont connu les leurs, et qui même au sein du camp ne sont plus reconnus par tous, franchissant alors des étapes qui les mènent vers la mort :
Celui que sa mère avait vu partir était devenu l’un de nous, un inconnu pour elle. Mais à ce moment-là, il y avait encore la possibilité pour un autre double de K…, que nous ne connaissons pas, ne reconnaîtrions pas. Cependant, quelques-uns le reconnaissaient encore.
Des images fortes, il m’en reste de nombreuses autres, un moment père-fils à la fin, la honte qui submerge, mais c’est à vous d’aller les découvrir.

Publié pour la première fois en 1947. Je découvre à l'instant que La douleur est adapté au cinéma et que le film sortira en janvier 2018. C'est Benoît Magimel qui joue Antelme. 

Un immense merci à Celle qui répare mes (énormes) lacunes car je ne connaissais pas Robert Antelme avant qu’elle ne mette ce livre –qui restera inoubliable- entre mes mains.
A conseiller à tous, absolument.

                                                 


lundi 20 novembre 2017

Le ravissement de Lol V. Stein de Marguerite Duras


... leur plus grande douleur et leur plus grande joie confondues jusque dans leur définition devenue unique mais innommable faute d'un mot. J'aime à croire, comme je l'aime, que si Lol est dans la vie, c'est qu'elle a cru, l'espace d'un éclair, que ce mot pouvait exister. Faute de son existence, elle se tait. C'aurait été un mot-absence, un mot-trou, creusé en son centre d'un trou, de ce trou où tous les autres mots auraient été enterrés. 

Je pourrais arrêter ce billet sur cette citation, tout est dit dans ce mot tu, toute la beauté de la plume de Duras tient dans cette phrase, l'importance de ce mot-trou, de ce mot qui n'existe pas, la force de ce qui existe mais qu'on ne peut nommer, faute du mot juste. Le choix alors de se taire pour ne pas dénaturer, faute du mot approprié.

Lol Valérie Stein se rend au bal du casino de T. Beach. Elle doit y passer la soirée avec son amie Tatiana et celui dont elle est amoureuse, Michael Richardson. Seulement, tout ne se passe pas tout à fait comme prévu ce soir-là puisque Lol va assister au coup de foudre entre Michael et une autre femme. Dix ans plus tard, Lol vit à S. Tahla, est mariée et mère de deux enfants. Elle semble passer son temps à errer dans les rues. Le hasard va la remettre sur la route de Tatiana, par l'entremise d'un homme qui s'avérera être notre narrateur. 

Ce fut ma première découverte à son propos: ne rien savoir de Lol était la connaître déjà. On pouvait, me parût-il, en savoir moins encore, de moins en moins sur Lol V. Stein. 

Comment expliquer que jamais, avant ce mois d'octobre, personne ne m'ait mis un Duras entre les mains? Je n'en ai aucune idée. Je sais par contre que le souvenir que j'ai de Duras vivante, celle que je voyais à la télévision, ne m'a pas donné envie de la lire. Il m'aura donc fallu attendre le mois dernier pour qu'on me transmette cette auteure. Vous vous souvenez peut-être de mon billet sur la transmission, j'aurais peut-être aussi dû insister sur la beauté du geste pour la lectrice qui le reçoit. Lire ce roman (annoté par les soins de ma passeuse de pépite) fut un ravissement, pas pour Lol mais pour moi. J'ai eu l'impression d'assister à une chorégraphie, à une métaphore répétée de cette scène du bal, mais aussi de l'art qui met en scène une version de la réalité. Le style, la construction et la plume m'ont envoûtée. Ce n'est pas l'intrigue du roman qui importe; d'ailleurs, si vous n'aimez que les romans à intrigue, passez votre chemin. Il faut accepter ici de se laisser emporter par la plume de Duras, de déambuler avec Lol dans les rues de S. Tahla (qui ressemblent sans doute à celles de Trouville que Duras a bien connu mais qui a eu pour moi les contours d'une autre station balnéaire normande) et dans les errements de son esprit. J'ai ressenti une émotion rare à la lecture de ce roman, comme lorsque lorsqu'on part en promenade sans attente particulière et qu'on fait une rencontre. Entre Lol V. Stein et moi, entre Duras et moi, ce fut une rencontre forte. Je n'ai aucun doute que les deux m'accompagneront encore longtemps. J'ai aimé aussi comment Duras traite le thème de la passion, en faisant un mythe non plus pour celle qui a éprouvé la passion mais pour les témoins :
Que cachait cette revenante tranquille d'un amour si grand, si fort, disait-on, qu'elle en avait perdu la raison? 
Lol est la chorégraphe, le metteur en scène de ce roman, tout en en étant la spectatrice. Elle donne le ton, indique sans avoir à ouvrir la bouche les espaces scéniques à utiliser et le narrateur se soumet à cette volonté en recréant les contours de sa relation avec Tatiana. Je pourrais vous citer une multitude de phrases qui ont trouvé écho en moi, notamment celle-ci qui résume, pour moi, à la fois l'art et la réalité et qui m'a rappelé toute ce que pense Antoine Bello sur la réalité qui cesse de l'être à partir du moment où elle est verbalisée puisque le choix d'un mot indique déjà un point de vue: 
Ce qui s'est passé dans cette chambre entre Tatiana et vous je n'ai pas les moyens de le connaître. Jamais je ne saurai. Lorsque vous me racontez, il s'agit d'autre chose. 

Publié en 1964. 190 pages en Folio (avec une couverture qui ne peut que me plaire). 

Merci à Celle qui m'a transmis ce roman et plus qu'un roman, un auteur. Merci pour les discussions qui suivirent et pour m'avoir signalé la double signification du titre. 
A conseiller à tous ceux qui n'ont pas encore lu Duras, même si je pense que ce roman est très féminin. 

                                                             








Moi par (six) mois

En juillet, je publiais ici le résumé des six premiers mois de mon année. Il fallait bien une suite, la voici donc. Une suite, mais aussi ...