On ne pouvait pas faire ce que le Rhénan avait fait- c'est-à-dire agir
en homme avec l’un de nous- sans par là même se classer historiquement. En nous
niant comme hommes, les SS avaient fait de nous des objets historiques…
Robert Antelme fut le compagnon
de Marguerite Duras. C’est pour surmonter les années de séparation, celles pendant lesquelles elle le savait dans un camp de concentration, qu’elle a écrit La Douleur. De ce long voyage visant à
la déshumanisation, Robert Antelme a écrit ce magnifique livre.
De ce document, je garderai la
force de l’écriture. Si Robert Antelme fut un prisonnier politique qui n’avait
pas publié avant ce livre (et n’a pas publié après, sauf des écrits posthumes) , il a condensé tout
son talent dans L’espèce humaine qui
me semble être tout ce que Si j’étais un homme de Primo Levi n’est pas (loin de
moi l’idée de remettre en cause la qualité de ce document dont le minimaliste
ne me convient pas). Quelques semaines après ma lecture de ce document, il me
reste des images très fortes : celle du pain qu’on partage en petits
morceaux mais qu'on ne peut faire durer longtemps tant la faim tenaille, celle
du bruit (oui, j’ai retenu des bruits) de la cuillère dans la gamelle de soupe,
cette cuillère qui racle le fond jusqu'au bout, ce bruit qui change à
mesure que la gamelle se vide et enfin la main qui se tend dans un train surpeuplé. Je
garde aussi et surtout l’importance des mots et de la langue, à différents
degrés, à différents moments.
Celui de l’appel, moment qui
oblige à sortir de l’anonymat qui, en temps normal, protège :
Et il fallait bien dire oui pour retourner à la nuit, à la pierre de la
figure sans nom. Si je n’avais rien dit, on m’aurait cherché, les autres ne
seraient pas partis avant qu’on ne m’ait trouvé. On aurait compté, on aurait vu
qu’il y en avait un qui n’avait pas dit oui, qui ne voulait pas que lui, ce
soit lui.
L’importance de parler la langue
de l’oppresseur qui redéfinit le bien et le mal :
Cette utilisation abondante et ostentatoire de la langue allemande-
cette langue qui, ici, est celle du bien, leur latin- la même que celle des SS.
Cette langue qui est la seule qui
vaille et qu’il est impensable de ne pas comprendre :
Puisqu’il parle, on doit comprendre.
Gilbert qui parle l’allemand s’en
sert pour protéger les copains. Et puis, il y a ce mot et cette phrase qui
rappellent la rébellion des allemands non nazis, même à l’intérieur des camps,
ce « langsam » murmuré pour exhorter les prisonniers à ne pas se tuer
à la tâche et ce « Nicht sagen » qui accompagne ce pain donné par une
jeune femme qui passe dans le camp.
Mais le langage fait aussi souffrir car il est associé à des sensations perdues :
Le langage est une sorcellerie. La mer, l’eau, le soleil, quand le corps pourrissait, vous faisaient suffoquer. C’était avec ces mots-là comme avec le nom de M… qu’on risquait de ne plus vouloir faire un pas ni se lever.
En temps d’oppression, tout
devient l’allié de l’oppresseur : ainsi, le sommeil est important car il
n’est que la préparation du travail qu’il faudra fournir le lendemain. Ce qui
devient l’allié de l’oppressé, ce sont ces moments, anodins en temps normal, qui permettent de
s’échapper quelques instants, comme d’uriner.
Et cette obsession qui reste, la seule qui
compte, ne pas laisser l’oppresseur gagner, ne pas leur offrir la mort en
cadeau et pour cela, se battre contre le froid, la faim, le travail qui
épuise :
La mort est devenue mal absolu, a cessé d’être le débouché possible
vers Dieu. […] Ainsi le chrétien substitue ici la créature à Dieu jusqu’au
moment où, libre, avec de la chair sur les os, il pourra retrouver sa sujétion.
Il y a aussi ces hommes qui
s’éloignent progressivement de l’enveloppe charnelle qu’ont connu les leurs, et
qui même au sein du camp ne sont plus reconnus par tous, franchissant alors des
étapes qui les mènent vers la mort :
Celui que sa mère avait vu partir était devenu l’un de nous, un inconnu
pour elle. Mais à ce moment-là, il y avait encore la possibilité pour un autre
double de K…, que nous ne connaissons pas, ne reconnaîtrions pas. Cependant,
quelques-uns le reconnaissaient encore.
Des images fortes, il m’en reste
de nombreuses autres, un moment père-fils à la fin, la honte qui submerge, mais
c’est à vous d’aller les découvrir.
Publié pour la première fois en 1947. Je découvre à l'instant que La douleur est adapté au cinéma et que le film sortira en janvier 2018. C'est Benoît Magimel qui joue Antelme.
Un immense merci à Celle qui
répare mes (énormes) lacunes car je ne connaissais pas Robert Antelme avant qu’elle
ne mette ce livre –qui restera inoubliable- entre mes mains.
A conseiller à tous, absolument.