jeudi 28 décembre 2017

L'écriture ou la vie de Jorge Semprun

... la vie n'est pas parfaite, on le sait. Elle peut être un chemin de perfection, mais elle est loin d'être parfaite. 

De retour du camp de Buchenwald, Jorge Semprun, cet enfant d'immigrés espagnols, brillant élève au lycée Henri-IV, va se poser la question essentielle de l'après: comment survivre après cette expérience des camps, en libérant la parole ou au contraire, en se taisant et en enfouissant les souvenirs?

J'avais déjà eu ce livre entre les mains et je n'avais pas dépassé quelques pages. A nouveau, cette fois-ci, j'aurais pu refermer le livre après les cinquante premières pages tant m'exaspérait le jeune homme qui ouvre cet essai. J'ai bien fait de poursuivre malgré tout car il me semble que le regard critique que porte l'écrivain d'expérience sur le jeune homme qu'il fut permet de le réhabiliter totalement. J'ai du mal avec les autobiographies, celle de Simone Veil a cassé à jamais l'image que j'avais de cette femme, seule celles de Simone de Beauvoir ne parviennent pas fendiller l'armure, sans doute parce que je connais d'emblée ses partis pris et ses oublis. J'ai vite été gênée par l'omniprésence du "je", moi qui avais été habituée à des récits employant principalement le "nous" des camps. Il m'a fallu quelques pages pour comprendre que cette individualisation était nécessaire, que la survie nécessitait ce passage du collectif à l'individu, que c'était intrinsèquement lié à ce besoin qu'a ressenti Jorge Semprun de se taire pendant des années, puis d'écrire. Cet essai est une réflexion sur la littérature des camps, avec de nombreuses références artistiques, littéraires et philosophiques. Il m'a permis de considérer certaines œuvres de Giacometti, sculpteur que j'aime beaucoup, sous un autre angle. Semprun insiste aussi sur les mystères de la mémoire, qui lui fait se rappeler d'une séance de cinéma madrilène et oublier celle, sans doute plus marquante pourtant, qui a lieu dans le camp. Comme chez Antelme  mais de manière très différente, il y a une vraie réflexion sur la langue, et notamment sur la possibilité ou non d'universalité  d'une pensée philosophique, celle d'Heidegger,  qui ne peut s'exprimer clairement que dans une seule langue. On sent aussi chez lui un amour immodéré de la langue française et un étonnement devant l'espagnol des mexicains qui représente alors l'espagnol de la liberté. Plus l'essai avançait, plus il devenait personnel et plus il me touchait et la scène qui me restera en mémoire est celle des vingt exemplaires du Grand Voyage (que je lirai forcément) publiés dans vingt langues différentes, moment historique qu'il sent qu'il va rater mais qu'il ne ratera pas et je vous laisse découvrir pourquoi. 

Publié en 1994. 395 pages. 

Merci à Celle qui m'a mis ce livre entre les mains, en même temps que Duras et Antelme, merci pour l'échange autour de ce livre qui eut lieu lors d'une parenthèse enchantée et aquatique, un beau lundi ensoleillé de décembre. 
A conseiller pour comprendre un cheminement artistique possible de l'après-camp.

15 commentaires:

  1. Ma lecture est un peu ancienne, mais je me souviens que c'est un livre qui m'a beaucoup touchée.

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    1. J'aurais du mal à dire que j'ai été touchée, mais la réflexion m'a profondément intéressée.

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  2. J'ai lu il y a quelques jours "Aucun de nous ne reviendra" de Charlotte Delbo. Ce livre m'a laissée sans voix.

    Le livre que tu présentes me tente aussi pour comprendre comme tu dis le cheminement artistique, la reconstruction de l'être.

    ( Peux-tu expliquer ce qui a changé sur l'image de Simone Veil)

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    1. Décidément, on me parle souvent de ce récit. Je vais me pencher dessus.
      La fin de l'autobiographie de Veil est un règlement de comptes. On y sent (et je ne suis pas la seule à avoir eu ce ressenti) une femme aigrie.

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  3. Lu à sa sortie, j'en garde un souvenir fort.

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    1. Il va sans doute m'être difficile de l'oublier.

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  4. lu il y a trèèès longtemps, ce livre m'a marquée!

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    1. Je le sais que j'aurais dû le lire il y a trèèès longtemps! ;-)

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  5. Contrairement à Primo Levi, qui devait absolument témoigner tout de suite de ce qu'il avait observé à Auschwitz, Jorge Semprun n'a pu survivre au camp qu'en s'abstenant très longtemps d'écrire à ce sujet, comme l'indique bien son titre.
    Lire ces survivants de la Shoah me touche profondément, mon grand-père (déporté pour ne pas avoir donné l'adresse de deux de ses enfants engagés dans la Résistance) en est revenu fort affaibli et il avait fait le même choix que Semprun : se taire.

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    1. Se taire pour finir par en parler tout de même. J'ai l'impression qu'ils ont été nombreux à se taire, probablement aussi parce qu'on n'avait pas toujours envie de les écouter.
      Je comprends que tu sois profondément touchée.

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  6. Je t'avais parlé de ce t écrivain que j'aime tant. Ce n'est pas seulement l'écrivain des camps mais un écrivain qui touche à l'universel. Tu en parles très bien et tu sais en faire ressortir la richesse.

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    1. Je me souviens parfaitement de ton commentaire. Merci pour ce message.

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  7. un livre que j'ai découvert au lycée et qui m'avait à l'époque beaucoup marquée...mais je ne l'ai pas relu depuis.

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    1. Difficile de l'oublier, même sans le relire.

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  8. Il faudrait peut-être que j'essaie encore, j'ai lu le début il y a maintenant un bon nombre d'années et je l'ai mis de côté sans jamais essayer de m'y remettre.

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