jeudi 29 mars 2018

A contre-courant d'Antoine Choplin (RL janvier n°9)

Je songe à la pluralité de nos chemins.
Aux lignes qui se croisent, à celles qui s'épousent.
A celles, les plus nombreuses, qui ne se rencontrent jamais. 

Je crois que je l'écris à chaque fois que je chronique un livre d'Antoine Choplin et c'est de plus en en plus vrai, avoir entre les mains ses nouvelles parutions a quelque chose du cérémonial. Je regarde, je touche, j'ouvre et puis, je le pose sur mon rebord de fenêtre, en sachant qu'il est là. Je laisse passer quelques livres et puis, voilà, c'est le moment, le début de vacances par exemple, en tout cas, un moment où je suis pleinement disponible pour cette lecture. Et là, c'est comme retrouver un ami qu'on ne voit pas souvent, on sait que ça ne va pas durer bien longtemps, qu'après, il faudra attendre un, voire deux ans, alors on avance sans vouloir aller trop vite, mais ça défile et trop tôt, c'est déjà fini. 
C'est la première fois que je lis un livre d'Antoine Choplin qui n'est pas un roman. Il a décidé de marcher le long de l'Isère, à quatre moments de l'année pour profiter des saisons. Aux réflexions sur le paysage se mêlent quelques souvenirs personnels, des phrases sur la marche mais aussi sur l'écriture. C'est sans aucun doute le livre le plus intime de l'auteur, ou disons celui dans lequel on perçoit le plus d'intime, chez cet auteur qui ne semble jamais se livrer dans ses fictions. Et je l'ai savouré comme il le mérite. Comme avec ses romans, je ne sais pas clairement expliquer ce qui me réjouit, une délicatesse certaine mais aussi une profondeur qui n'a pas besoin d'étalage. Antoine Choplin fait partie de ces auteurs qui sont entrés dans ma vie "sans faire de bruit", ce ne fut pas un coup de foudre mais l'apprentissage, de livre en livre (c'est le sixième que je déguste) d'une plume. Ça rend le lien plus fort d'avoir été tissé avec le temps et surtout, c'est le seul auteur dont je sais à chaque fois que je le lirai. Je mets au défi les marcheurs de ne pas avoir envie de chausser les baskets ou les chaussures de marche à la lecture de ce livre. Le parcours emprunté est très intéressant car l'auteur a parfois traversé des lieux qui ne sont pas ceux des marcheurs, des banlieues, des villes. 
Mais éprouver sa propre étrangeté dans l’œil des autres est aussi un agrément. Il éveille le sentiment d'une singularité naissante et qui appelle parfois avec facilité la parole et l'échange. 
Comme dans la vie, comme dans l'écriture, il a parfois dû rebrousser chemin et emprunter un autre sentier. Et moi qui invente toujours des vies aux inconnus que je croise (dans les files d'attente par exemple, quand je saisis des bribes de conversation), j'ai aimé les interrogations autour des personnes rencontrées, comme celle qui consiste à se demander pourquoi cet homme qui n'a absolument aucune envie d'écrire, pense qu'il devrait écrire après être sorti d'un coma. Il y aussi ces moments touchants, la manière dont il parle de la collaboration avec les prisonniers sur son festival de l'Arpenteur. Il suffit de passer quelques heures en compagnie de l'auteur pour parfaitement visualiser ce que peuvent être toutes ces rencontres avec les autres, un mélange de chaleur, de délicatesse (oui, c'est un mot qui revient quand je pense à l'auteur et à ses romans) et d'écoute des autres. 
Je ne sais pas s'il vaut mieux commencer par ce livre et enchaîner sur un roman ou l'inverse mais j'ai aimé apprendre que l'auteur ne décrit jamais de visages dans ses romans, j'avoue que cela ne m'avait pas frappée. 
Il y a dans ce livre un passage très particulier sur lequel j'ai eu envie de poser des questions à l'auteur et j'aurais pu le faire. Mais non, je veux rester avec cette part de mystère, inventer le pourquoi, le mien, celui du lecteur.
C'est un peu long, il faudra m'en excuser mais le temps partagé avec ce livre m'a paru bien trop court et pourtant, je le sais, il était de la durée idéale pour partager quelques pas, sans se lasser, avec l'envie de remettre bientôt, mes pas dans ceux de l'auteur. 
Sauf exception, j'aime la parole du marcheur. La façon dont elle s'arrange de sa profondeur et de sa superficialité. La place qu'elle autorise au silence. Pour ces motifs, entre autres, je garde en moi le souvenir précis d'instants de marche partagés. 

Publié en janvier 2018 chez Paulsen (et non, pas à la Fosse aux Ours). 210 pages.
Je signale que c'est la première fois que je possède un livre numéroté de l'édition originale (446/1000) et ça confère à mon livre un charme supplémentaire.

Qui voulez-vous que je remercie d'autre qu'Antoine Choplin pour ce qu'il écrit et pour les deux moments partagés l'an dernier lors du Festival Terres de Paroles ?
A conseiller aux marcheurs, aux amateurs d'écriture et de plume délicate.

                                               

23 commentaires:

  1. Un billet comme une magnifique déclaration d'amour. C'est beau! Émotion.

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    1. Si c'est beau, c'est parce que ça le mérite vraiment.

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  2. J'ai très envie de le lire celui-là ; je l'ai suggéré à la bibliothèque, mais s'ils ne vont pas assez vite, je sens que je vais craquer. (en plus, ça me rappellera la balade faite avec lui et Terres de Paroles).

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    1. C'est vrai que de lire ce livre, c'est un très beau moyen de prolonger ces rencontres avec l'auteur.

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  3. Je sens ton amour pour cet auteur, mais je ne crois pas qu'il soit pour moi, j'ai peur que ça soit trop pensé, trop intello pour me plaire. J'ai peut-être tort...

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    1. Oh non, détrompe-toi, ce n'est pas intello du tout. C'est délicat et beau.

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    2. Alors c'est pas pour moi, je suis lourd et je vieillis :D :D

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    3. On peut vieillir en toute délicatesse ;-).

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  4. Et bien, quel beau billet !
    A la hauteur du coup de coeur. Je n'ai pas lu grand chose de l'auteur mais il va falloir que je remédie à cette lacune !

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    1. Merci. Oui, il faut que tu le découvres. Et toi qui aimes aussi marcher, tu devrais aimer ce livre-ci.

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  5. Pour celui-là aussi j'aurais pu te dire ce que tu allais en penser avant de lire ton billet^^
    Je l'ai acheté tu penses bien mais je me la garde au chaud pour l'instant. C'est une lecture que je veux associer au soleil et à la douceur, un bouquin que j'aimerais lire en plein air. Alors forcément en ce moment c'est difficile à envisager...

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    1. Ah oui, mais tu ne pouvais pas prédire le degré ;-) ! Parce que sur les six, seuls trois sont de vrais coups de cœur même si j'ai tout aimé.
      Tu as bien raison de vouloir le lire en plein air. Moi je n'aurais jamais eu la patience d'attendre.

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    1. Nous sommes au moins trois sous ce billet.

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  7. Encore un auteur que je ne connais pas. J'ai toujours l'impression que je passe à côté de trop de belles lectures mais je ne peux pas lire plus ! Regrets !

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    1. Ah mais pour celui-ci, il faut vraiment faire un effort.

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  8. Voilà un billet très fort qui donne fort envie de croiser cet auteur, tout cela me parle. Merci, Valérie.

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    1. C'est moi qui te remercie si tu as l'envie de le lire.

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  9. Bonjour,
    un bien beau billet et pour moi qui n'ai pas encore lu l'auteur une impulsion encore de le découvrir. Bises et bonnes vacances

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    1. Elles ne sont pas tout de suite les vacances !
      S'il ne faut en découvrir qu'un, que ce soit celui-ci.

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  10. J'hésitais parce que ce n'était pas un roman mais là... <3

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  11. Jamais lu cet auteur, mais là le thème me plait

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