dimanche 20 novembre 2016

Laëtitia d'Ivan Jablonka

La citation fut retrouvée sur la page facebook de Laëticia
Aux yeux du monde, elle est née à l'instant où elle est morte. 

Dans la nuit du 18 au 19 janvier, Laëtitia Perrais disparaît à quelques mètres de chez elle. Sa soeur trouve son scooter par terre, on mettra plusieurs semaines à retrouver son corps découpé en morceaux. Ivan Jablonka a souhaité redonner à cette jeune femme le premier rôle, elle qui sur wikipedia, ne figure que sur la page de son meurtrier. 

Je ferme rarement un livre sans savoir si je l'aimé ou pas. Je pense que là n'est pas la question avec celui-ci. Je sais qu'il m'a intéressée, questionnée, dérangée à différents niveaux. En partant de ce fait divers (quelle expression affreuse pour désigner la mort d'un être humain), l'auteur s'interroge sur plusieurs points. Je ne vais pas tous les décrire mais le plus intéressant pour moi fut le parcours de ces deux jeunes filles (Laëtitia avait une jumelle, Jessica, qui est presque aussi présente qu'elle dans ce livre) qu'on enlève à leurs parents séparés et cabossés par la vie, qu'on place dans une famille où au moins l'une d'entre elle subira des attouchements tout en souhaitant jusqu'au bout que le couple les adopte. Parce qu'Ivan Jablonka ne juge pas mais s'interroge sur ce parcours:  quand sait-on qu'il est temps de retirer les enfants? Comment le vit le père, violent sur son ex-compagne, mais qui a l'impression d'avoir fait de réels efforts pour offrir une vie plus stable à ses filles? Ce n'est qu'un échantillon des questions qu'on se pose en sentant que l'auteur se les a posées aussi. J'ai aussi aimé les réflexions sur la manière dont Sarkozy a utilisé ce meurtre  dans un but populiste, montant le peuple contre les magistrats (il se trouve que j'ai écouté il y a peu une excellente émission sur France Inter ou Culture sur le vote populiste et qu'on réentendait des discours de Sarkozy) et sur l’aberration (sauf dans un but électoral) de faire porter la responsabilité d'une mort sur les épaules des magistrats. On sent qu'Ivan Jablonka a été ému par son sujet, il ne le cache pas et peine d'ailleurs à conclure, en faisant à mon avis un peu trop dans les démonstrations d'admiration et d'amitié envers certains protagonistes sur la fin. Ce qui m'a le plus gênée dans le livre n'est pas de son fait: Laëtitia peinait visiblement à se sortir de sentiments qui la poussaient vers le bas; il se trouve que peu de temps avant le jour de sa mort, elle avait écrit des lettres de suicide, ce qui tend à montrer que ce qu'elle fait ce soir-là, se lier avec un marginal entre dans un processus presque conscient de destruction. C'est sans doute le cas mais ça m'a vraiment dérangé de lier le meurtre (qu'elle n'a bien évidemment pas souhaité) à son désir de mort. Je me suis aussi demandée si on pouvait reprocher à Sarkozy d'utiliser Laëtitia et d'écrire un livre à son sujet. Je n'ai pas de réponse à mes questions et c'est peut-être ce qui me dérange le plus. Et puis, il y a le procès du père d'accueil, condamné pour attouchements/ viols. Jessica est la seule à pouvoir répondre à certaines questions (pourquoi vouloir être adoptée par un homme qui vous fait subir des maltraitances?) mais l'auteur a promis de ne lui poser que des questions qui ne l'attristeraient pas. Je comprends le souhait de la ménager, Jessica est d'ailleurs à la fois touchante et mystérieuse mais tout cela fait que j'ai reposé le livre avec trop de questions laissées sans réponses. 

Prix du roman Medicis 2016 (après lecture, je confirme que c'est un choix étrange, peut-être plus politique que littéraire). Publié au Seuil en août 2016- 385 p. 

Merci à mes amies Hélène et Nathalie pour ce cadeau.
A conseiller à ceux qui aiment être dérangés. 


14 commentaires:

  1. Je suis, à lire ton article, à la fois intriguée et dérangée aussi. Pas certaine de lire ce livre... Mais ton billet détaille très bien tes divers sentiments de lecture et c'était très intéressant, merci !! ;)

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    1. Je t'en prie, je pense que c'est sur les livres qui dérangent qu'il est plus facile d'écrire.

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  2. L'interprétation romanesque de tels drames me gêne, d'autant plus si les faits et les personnages ne sont pas transposés dans une véritable fiction. Bref, je passe.

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    1. Ce n'est pas du tout romanesque ici, c'est un vrai essai.

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  3. Même ressenti qu'Antigone sur ton billet. Je ne pense pas que je lirai ce livre.

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  4. Je le trouve davantage de l'ordre du documentaire que du roman.. J'ai aussi été dérangée, même si je conçois cette exploitation du fait divers.

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    1. Ce n'est pas du tout un roman, je ne comprends pas le choix du jury du Medicis.

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  5. Je pense que je termine le livre ce soir ;-)

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    1. J'ai hâte de lire ton avis, je n'en ai pas lu beaucoup.

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  6. J'ai envie de le lire malgré tout. Pour moi dès le départ je l'ai considéré comme un essai. Tout est dérangeant dans cette histoire, mais elle a existé et il y a tellement de misère sociale ...

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    1. Mon but n'est pas du tout de décourager, je l'ai écrit, ce livre m'a intéressée. Je suis donc contente que tu aies envie de le lire.

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  7. Il ne te reste plus qu'à aller rencontrer l'auteur pour lui poser toutes tes questions.

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    1. En fait, ce sont plus des remarques que des questions.

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