jeudi 26 juillet 2018

La serpe de Philippe Jaenada

On attend les crimes, les coups de serpe, la barbarie et le mystère, j'en ai bien conscience, pardon, mais ça ne va plus tarder - dans Jacques le Fataliste, on poireaute, gaiement mais tout de même jusqu'aux dernières pages pour que Jacques raconte à son maître comment il a relevé le jupon de la belle Denise sur ses cuisses pour lui enfiler une jarretière, rien de plus, on acclame Diderot à juste titre, j'estime qu'on ne peut pas m'en vouloir. 

On connait le type de livres qu'écrit Philippe Jaenada depuis Sulak. Sa spécialité, c'est le fait divers. Jaenada prend un sujet, enquête et nous livre à la fois les résultats de son enquête mais surtout, tous les détails de son enquête, en passant par la marque de whisky qu'il boit au café du coin et les enseignes de magasin qu'il voit en roulant. Donc, avant de commencer un Jaenada, il faut être prévenu, ça va digresser sévère et si vous êtes allergiques aux parenthèses, voire aux doubles parenthèses, passez votre chemin. Cette fois, grâce à son voisin Manu, petit-fils d'Henri Girard, auteur du roman qui deviendra à l'écran Le Salaire de la Peur, il revient sur le triple crime qui se déroula en octobre 1941 dans un château du Périgord et dont fut accusé et acquitté (on le sait dès le début) le fameux Henri Girard. En trois cent pages, Philippe Janenada nous donne toute la biographie du suspect (et il faut l'avouer, il a eu une vie bien remplie ou plutôt de nombreuses vies), puis toutes les pièces à charge et là, on se dit, il a beau digresser Jaenada, qu'est-ce qu'il a bien pu mettre dans les trois cent pages qui restent ? Eh bien, à vous de le découvrir, mais on ne s'ennuie pas. En lisant Jaenada, je ne peux pas dire que j'ai l'impression de lire de la littérature, j'ai l'impression de passer trois jours avec un copain qui va me raconter une histoire et ne pas pouvoir s'empêcher de commenter tout ce que les autres ont dit, en plus de faire un peu de sentiments en parlant de sa famille, le tout avec un second degré que j'adore (et qu'on ne perçoit pas forcément quand on le rencontre, j'avoue que ça m'avait fortement troublée : comment ça, il n'y aurait pas de second degré dans Sulak ? Impossible). Donc, j'ai lu ce livre en ayant l'impression de m'asseoir à côté de Jaenada, pendant qu'il buvait son Oban. Ça a l'air de rien mais quand on est en train de passer trois jours presque toute seule, il accompagne très bien, Jaenada. Bref, je pourrais moi aussi aligner les parenthèses, digresser sans fin mais le résultat serait le même, j'ai beaucoup aimé ce livre même si bien sûr, je me suis dit parfois, non, là, il exagère et surtout, je me demande qui à part lui est capable de me faire éclater de rire plusieurs fois par jour (impayable histoire du thermomètre, c'est là qu'on est content de ne pas être enfant d'écrivain). J'ai refermé le livre en me disant que l'histoire sur Pauline Dubuisson, c'est celle racontée par Jaenada que j'aurais dû lire et non celle de Jean-Luc Seigle que je n'ai pas aimée mais comme il ne peut s'empêcher de tant aimer ses précédents personnages qu'il y revient sans cesse (on retrouve un peu Sulak aussi), je ne m'en suis pas trop mal sortie. J'ai mis un peu de temps à lire celui-ci mais c'est promis, Philippe Jaenada, le prochain, je l'ouvre sans réfléchir.
Et ce n'est pas anecdotique, j'aime beaucoup cet extrait de l'avertissement: 
Mais j'ai changé le nom de certaines personnes, quatre ou cinq. D'abord parce qu'un nom, dans l'absolu n'a pas d'importance, ne change rien [ bon là, moi j'aurais mentionné Roméo et Juliette mais c'est vrai que si déjà Jaenada commence les parenthèse dans l'avertissement, on n'est pas sorti de l'auberge ]- ce qui tombe bien; ensuite non pas par respect posthumes pour lesdites personnes (ce serait hypocrite, car j'irais de bon cœur pique-niquer sur leurs tombes) [ Ah tiens, si, il utilise les parenthèse dès l'avertissement ], mais parce que leurs éventuels enfants et petits-enfants n'ont rien à voir avec tout ça. Il faut laisser les petits-enfants tranquilles. 
Et puis, Jaenada et moi, on a des points communs concernant Le club des Cinq, nos enfants aussi d'ailleurs (ils n'ont pas aimé) et j'avais oublié à quel point cette série, que j'ai dévorée,  était rétrograde (Annie fait le ménage dans la chambre des garçons). Et puis, moi qui ai toujours été un peu fascinée par le passé mystérieux de l'avocat Jacques Vergès, j'ai aimé le croiser (un beau sujet pour un roman, non, M. Jaenada ?). Et on a beau rire avec Jaenada, il nous raconte aussi très bien le côté glauque de la vie, et notamment de certains couples, légitimes ou pas. 

Publié en août 2017 chez Juillard. 634 pages. 

A conseiller à ceux qui aiment une longue conversation entre copains.
Merci à mes documentalistes pour ce cadeau. 


27 commentaires:

  1. Mouarf! J'adore Philou, même s'il m'intimide quand je le vois en salon. Il m'en reste à lire, je fais durer volontairement. Allez, lis donc La petite femelle, celui de Seigle n'était pas vraiment pour toi, moi je l'ai senti tout de suite, et pas lu.

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    1. J'ai eu la chance de passer une heure environ avec lui pour le Prix des lectrices de Elle avec quelques membres du jury, il est éminemment sympathique.

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  2. Ben alors là, je fuis mais à 300%...

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    1. Il faut aimer le style. D'ailleurs, je me demande s'il ne plait pas davantage aux femmes, Philippe Jaenada.

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  3. Oui, c'est un vrai plaisir de lecture de le suivre dans ses enquêtes ! Vivement le prochain !

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  4. c'est tout à fait ça, une discussion entre amis!

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  5. auteur toujours pas lu pourtant, qu'est-ce que j'en ai envie!

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  6. C'est bien sans doute la plus grande force de Jaenada, que de créer cette intimité souvent rigolarde qui donne envie à tous ses lecteurs de devenir son copain !

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    1. Oui, tout en n'oubliant pas une dose d'émotion.

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  7. Je n'ai rien lu de cet auteur et j'hésite toujours ; j'ai l'impression, peut-être à tort, qu'il est pas pour moi.

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    1. Souvent quand j'ai cette impression, je suis déçue à la lecture.

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  8. De lui, dans la veine biographique (à laquelle il est passé après avoir épuisé l'autobiographique), j'ai lu "La petite femelle" et j'ai aimé, même si j'y ai ressenti quelques longueurs (si bien que je ne me suis pas précipitée sur "La serpe"). Ton billet rend bien compte de l'esprit dans lequel s'inscrit la démarche de l'auteur : de quoi donner envie (ou pas) à de nouveaux lecteurs :) !

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    1. Je ne l'ai pas encore lu dans sa veine autobiographique mais même si c'est un genre que je n'aime pas, je m'y mettrais bien.

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  9. Je crois que Jaenada n'est pas fait pour moi... J'ai abandonné très rapidement ce livre, agacée, désintéressée. Mais il a un très large public, il n'a pas besoin de moi ! ;-)

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    1. C'est particulier, c'est pour cela que je précise qu'il faut aimer ce style.

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  10. Un auteur dont j'apprécie plus les apartés que l'histoire de fond, finalement.

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    1. J'aime beaucoup comment il entremêle les deux.

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  11. Je tourne auteur de l'auteur depuis quelques temps sans me décider. J'ai lu il y a longtemps un de ses romans mais ce qu'il a écrit depuis est différent. A suivre...
    J'étais une fan du club des cinq :-)

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  12. Je n'ai pas encore découvert cet auteur mais il fait partie de ceux que je veux découvrir. Je viens de finir de sans froid ( fait divers et digressions interminables mais le second degré en moins), donc Jaenada pourrait me plaire...

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    1. De sans froid est très "clinique", tout le contraire de Jaenada.

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  13. J'ai fait une lecture (pas très réussie) de cet auteur il y a des années, mais je vois tellement de blogueurs dont les avis sont proches des miens l'aduler que j'ai bien l'intention de lire ce livre.

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    1. Je ne dirais pas que je l'adule mais je l'aime beaucoup.

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  14. Ce livre je l'ai plusieurs fois attrapé sur l'étagère de la bibliothèque, puis reposé, peut-être qu'un jour j'oserai me lancer dans toutes ces parenthèses.

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