mardi 26 septembre 2017

Les terres dévastées d'Emiliano Monge

Ils sont une cinquantaine à vouloir traverser la frontière pour vivre leur rêve américain cette nuit-là. Une cinquantaine d'hommes, de femmes et d'enfants stoppés net parce qu'ils n'ont pas choisi les bons passeurs. Les projecteurs s'allument et les voilà prisonniers, de la simple marchandise pour Epitafio et Estela, les amants diaboliques. 

Il est très difficile de s'attacher à qui que ce soit dans ce roman et sur un tel thème, il me semble que c'est bien dommage. Sans avoir recours au pathos, il faut laisser la place à de l'empathie. Or, le chœur des migrants est réduit à une voix sans nom, ou presque; on sent que c'est un choix mais cela m'a laissée trop à distance du texte pour que je l'apprécie. Emiliano Monge use, sciemment, de nombreuses répétitions et nomme de nombreux protagonistes par une structure qui commence dans ce style:  dit cellequi aime..., tout écrit en attaché. Ces effets de style finissent par être pesants et par gâcher l'intérêt que cette histoire aurait pu avoir. C'est donc pour moi une vraie déception car le thème m'attirait beaucoup. 

Publié chez Philippe Rey. Traduit du mexicain par Juliette Barbara. 345 pages. Krol est plus enthousiaste. Jostein ne l'a pas aimé non plus. 

Merci au club des  explolecteurs de Lecteurs.com.
Je ne le conseille à personne. 

dimanche 24 septembre 2017

Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh/ La vie d'Adéle d' Abdellatif Kechiche

J'ai lu Le bleu est une couleur chaude à sa sortie. J'ai attendu que ma fille me parle de La vie d'Adèle, en début de mois, pour le regarder et j'ai ressenti le besoin de débriefer ce film avec elle, tout comme j'ai besoin de partager avec vous mon ressenti. Parce que Le bleu est une couleur chaude est ma BD préférée, je n'avais pas voulu voir son adaptation. En fait, pour moi, la trame est la même mais le propos si différent que je n'ai pas à choisir entre l'original et son adaptation libre. C'est étonnant d'ailleurs, comment l'histoire peut être si proche alors que le propos ne l'est pas. 

****attention nombreux spoilers****
Si j'adore la BD, c'est parce qu'elle a la simplicité et la violence de la passion amoureuse, c'est aussi parce qu'elle me raconte une histoire d'amour entre deux femmes, ce qui, en BD grand public, n'est pas si fréquent. Le dessin est simple, peut-être même simpliste et la fin trop mélo, c'est mon seul vrai bémol. Mais cette histoire et les dessins me touchent profondément. 
Le film, lui, raconte d'abord une histoire d'amour déséquilibrée. Bien sûr, il y a ces scènes de sexe, techniques et sans aucune sensualité, dont on sait maintenant qu'elles ont été tournées dans des conditions extrêmement difficiles pour les actrices. Ce n'est pas ce que je retiens de ce film. Je retiens l'histoire d'un couple mal assorti, l'une étant issue d'un milieu dans lequel on mange des crustacés, l'autre d'un milieu dans lequel le père est le roi des spaghetti bolognèse. Je retiens que dès le début, Emma invite son amoureuse chez ses parents et oublie de les prévenir que celle-ci ne mange pas de crustacés, la mettant alors dans une situation délicate. Je retiens que cette fille qui joue la rebelle avec ces cheveux bleus fait des études d'art et que c'est alors plutôt la conformité qui serait une forme de rébellion, qu'à la fin, tout montre qu'elle a oublié ses valeurs, se vendant pour son art tandis qu'elle abandonne sa soit-disant passion pour un amour sclérosé. J'en retiens que certes, Adèle a fait une erreur (et c'est bien tout le propos du film, l’existentialisme de Sartre, nous sommes responsables de notre vie) mais que tout prouve que c'est Emma qui faute la première, non dans les actes mais en esprit. J'en retiens qu'Adèle aime une Emma qui aurait fini par avoir honte d'une Adèle qui n'est pas de son monde :  elle ne comprend pas qu'elle se contente de son métier d'instit qu'elle fait très bien (j'ai beaucoup aimé les scènes qui se déroulent à l'école). J'en retiens la scène de retrouvailles des deux femmes, pour moi la plus forte du film, presque insoutenable, ces mains qu'on ne peut s'empêcher de toucher, et ce que s'inflige Adèle à vouloir vivre un moment qui ne peut que la briser parce qu'elle ne s'y est pas préparée. Tout est suggéré pour contredire l'idée qu'Adèle a mérité ce qui lui arrive. Techniquement parlant, elle a commis l'erreur, peu importe qu'on l'y ait poussé. Mais à la fin du film, celle qui inspire la pitié est celle qui s'est trahie. On sent néanmoins que c'est grâce à ces retrouvailles qu'Adèle va pouvoir avancer, en cessant d'idéaliser une femme qui ne le mérite pas/plus. Il est très intéressant de voir l'interprétation que chacun a de la fin, selon ses préférences sexuelles (on pourrait presque dire: "Donne-moi ton interprétation et je te dirai qui tu es"). 
Ce film est malgré tout une histoire d'amour, celle d'Emma qui trouve en Adèle une muse dont elle va se défaire quand elle aura rempli sa fonction. C'est aussi celle d'une passion, celle d'Adèle qui vit sa première histoire d'amour féminine, avec les bouleversements et la force qu'une telle histoire impliquent. Chacune y trouve son compte au final, même si les enjeux ne sont pas les mêmes des deux côtés et cela fait de ce film, pour moi, le contraire du formidable 120 battements pas minute, qui présente une sublime histoire d'amour que rien, même la maladie, ne peut déséquilibrer. J'ai adoré la performance d'Adèle Exarchopoulos. Elle incarne magnifiquement la passion et la fragilité qui en découle. 
                                                                       
double coup de 

Le Bleu est une couleur chaude: Prix du public à Angoulême en 2011.
La vie d'Adèle: Grand Prix du festival de Cannes 2013. 

Merci à tous ceux - et ils sont nombreux, homme et femmes- qui ont accepté de débriefer avec moi . 
A conseiller aux nombreuses petites et grandes sœurs d'Adèle. 

jeudi 21 septembre 2017

Sur l'écriture de Charles Bukowski

Je considère la lettre en elle-même comme une forme à part entière, aussi importante que la forme du poème, elle a une faculté à dire ce que la forme poétique ne peut pas, et ça marche aussi dans l'autre sens. 

Alors, me direz-vous, qu'ai-je pensé de ma première rencontre avec l'écrivain à la réputation sulfureuse (à côté de lui, Gainsbourg donne l'apparence d'un homme très propre sur lui)? J'ai d'abord aimé son humour pince sans rire (parce que, rassure-moi, Jérôme, c'est de l'humour?):
Je vis depuis cinq ans avec une femme de dix ans plus âgée. Mais je me suis habituée à elle et suis trop fatigué pour en chercher une autre ou la quitter. 
Mais j'avoue que la phrase qui précise qu'il connait des femmes dont le fantasme est de se faire violer, je l'ai moyennement appréciée.  Je n'ai pas toujours su s'il pensait ce qu'il disait des autres auteurs mais j'ai parfois trouvé ça drôle (mais je crois qu'il le pense), sauf bien sûr quand il dit du mal de Shakespeare :
Faulkner très souvent c'est de la merde, enfin de la merde intelligente, bien sapée, et quand il sera mort ils auront du mal à lui cirer les pompes parce qu'ils le comprennent pas tout à fait, et ne le comprenant pas, les parties lourdes et ennuyeuses, la quantité d'italiques, ils mettront ça sur le compte du génie. 
Lui, par contre, ce n'est pas toujours la modestie qui l'étouffe:
Women est mon meilleur livre. Il va générer une belle quantité de haine, des tas de réactions, comme l'a toujours fait n'importe quelle excellente oeuvre d'art. 
Mais on sent que l'écriture est ce qui le maintient en vie, et c'est terriblement touchant:
Sans ce recueil, je serais probablement mort suicidé ou en train de gober des pilules dans l'institut psychiatrique le plus proche. 
Si je n'ai pas trouvé Bukowski très sympathique (j'ai comme l'impression que passer une soirée en sa compagnie m'aurait été insupportable, et ça tombe bien parce qu'il semble avoir été très solitaire), j'ai trouvé que cette correspondance se lisait comme un roman qui s'étend sur une quarantaine d'années.
Allons voir ce qu'en a pensé le lecteur assidu de Bukowski.

 Au Diable Vauvert.
338 pages, 20€, parution le 14 septembre.

Merci à Jérôme qui a accepté de m'accompagner dans cette lecture commune que je ne pouvais faire qu'avec lui. 
A conseiller à ceux qui veulent découvrir l'auteur sans prendre trop de risques et aux amoureux de cet art  qu'est la correspondance (dont je fais partie). 


mardi 19 septembre 2017

La chambre des époux d'Eric Reinhardt

C'est ainsi qu'ils avaient toujours entendu leur couple et c'est ainsi qu'à mon avis, on peut entendre l'amour, comme une alliance, une équipée, une agrégation de désirs et d'ambitions, d'énergie et de puissance, pour faire front ensemble contre tout ce que la vie peut nous opposer de dur et d'escarpé, d'intimidant, mais aussi pour jouir ensemble des douceurs du chemin. 

Notre narrateur nous embarque dans un récit qu'il est difficile de résumer. Disons, pour faire court, qu'il revient à la fois sur le cancer de sa femme Mathilde et la période de rémission et sur sa rencontre avec une miraculée à qui on avait prédit une mort à court terme. Eric (auteur de Cendrillon et de L'amour des forêts, difficile de ne pas comprendre très vite que nous sommes dans de l'autofiction) fait un transfert et éprouve un désir fou pour cette femme qu'il côtoie le temps d'une soirée. A cela se mêle le roman que l'auteur/narrateur aurait pu inventer à partir de ce désir, en le romançant. Or, s'il nous raconte l'histoire de ce roman, il n'écrit pas le roman. Je vous ai perdu en route? Ça ne m'étonne pas.

C'est le premier roman d'Eric Reinhardt que je lis. J'ai toujours eu envie de découvrir la plume de l'auteur, tout en repoussant le moment, autofiction oblige. Il m'a beaucoup agacé, ce roman! Parce que Reinhardt s’apitoie sur son sort quand ce sont les femmes qui ont souffert mais en même temps, je reconnais à ceux qui accompagnent  les malades le droit de parler de cette souffrance, de leurs peurs, même si c'est maladroit. Il m'a agacé aussi par cet aspect de roman non abouti, à dessein mais là encore, j'accorde à l'auteur le droit de jouer avec les formes, je dire "et si j'avais écrit cette histoire". Il m'a agacé et pourtant, parfois, j'ai été touchée. Nicolas, le personnage qu'il invente, a un rapport avec la sexualité de cette femme qu'il rencontre et va aimer très vite mais très fort qui m'a à la fois prouvé qu'il aimait donner du plaisir aux femmes mais aussi, que le centre de ce qui le fait alors "fonctionner" à ce moment-là se situe clairement en dessous de la ceinture. Je n'ai pas été d'accord avec de nombreuses phrases, comme celle que je cite en introduction de ce billet. Bref, ce fut une lecture pleine de sensations paradoxales.  Si vous me demandez si j'ai aimé ce roman, je suppose que je ne dirais pas oui. Mais je ne suis pas certaine de ne pas avoir envie de retrouver l'auteur plus tard.

Sortie: le 17 août 2017 chez Gallimard. C'est un très beau roman pour Papillon.

Merci à Babelio
A conseiller à ceux que ni l'autofiction, ni le mélange des genres ne rebutent. 


dimanche 17 septembre 2017

Humeur du moment: Ca ira par Benjamin Siksou

Alors que la Normandie semble déjà installée dans l'automne et que moi, je sors enfin d'un hiver islandais, c'est cette chanson qui m'accompagne. Il y a comme une légèreté  qui me donne le sourire à chaque fois. 
Il faut dire que ça fait un moment qu'il me plait, Benjamin Siksou que j'ai eu la surprise de recroiser dans La vie d'Adèle. Et il est possible que l'une de mes bonnes fées, qui toujours me gâtent en septembre, me mette son premier album, qui sort le 22, dans mon panier-cadeaux. 

                                          

On peut aussi écouter/regarder, comme je le fais, la version kitsch de cette chanson (le thème est le même), toujours chantée par Benjamin Siksou, dans le film Toi, moi et les autres, à ne regarder que si on aime beaucoup l'un des deux acteurs principaux (et dire que je n'aime pas les chansons de Delpech). 



                                         

Merci à mes quatre bonnes fées du week-end, qui ont toutes exprimé le désir d'en passer une partie en ma compagnie. Merci à celle qui a joué la bonne fée à distance. 




jeudi 14 septembre 2017

Tout sur le zéro de Pierre Bordage

Paul et Blaise sont veufs. Ils ont un autre point commun: ils jouent beaucoup au casino et y vont très régulièrement. Eloïse aussi joue gros. Charlène y vient tous les midis, sur sa pause, mais ne joue qu'une centaine d'euros. Le casino de Château-l'Envieux a d'autres habitués et tout ce petit monde se côtoie sans vraiment se connaître. Jusqu'à ce que...

Pierre Bordage signe ici une roman qui ne ressemble pas à ce qu'il écrit d'habitude et c'est tant mieux pour moi car je ne suis pas une fervente admiratrice de ses dystopies. Ici, Pierre Bordage met en scène des hommes et femmes qui se cherchent et/ou ont beaucoup souffert. Les deux hommes ont aimé leurs femmes et ont du mal à s'imaginer en aimer une autre et les deux femmes sont insatisfaites dans leurs mariages. Le cadre est donc à peu près identique et cela permet à l'auteur de nuancer les situations. Ces quatre personnages m'ont vraiment touchée. On finit par espérer non pas forcément qu'ils gagnent le gros lot d'un point de vue financier mais qu'ils le gagnent du point de vue émotionnel. Ce n'est certes pas un roman indispensable mais je n'en attendais rien, et détendue sur une plage du bassin d'Arcachon, je l'ai lu avec plaisir. Même si Pierre Bordage prend soin de rappeler que le joueur régulier ne peut pas gagner sur le long terme, il ne fait pas de la morale bas de gamme et je dirais même qu'en finissant le roman, je me suis dit que je ferais bien une petite incursion au casino d'Houlgate. Et si les personnages misent souvent sur le zéro, c'est un chiffre que je ne choisis jamais. 

Publié au Diable Vauvert le 7 septembre 2017-265 pages. 

Merci à Pierre Bordage (je suppose que le but de son roman n'était pas de donner envie d'aller au casino mais cette envie m'a porté chance)
A conseiller aux cœurs tendres mais à déconseiller à ceux qui ont tendance à flamber leur argent au casino.  

mardi 12 septembre 2017

Ascension de Vincent Delecroix

Il n'y avait que Sergei pour trouver ça non seulement naturel mais indispensable et qui s'étonnait même qu'on n'eût pas commencé par ça, qu'on n'eût pas, pour la première mission de la navette, lancé un Prix Nobel de littérature dans l'espace, le pape ou le dalaï-lama, un artiste d'avant-garde ou un philosophe. Il jugeait même - sacrilège suprême qu'il n'énonçait qu'à mi-voix- qu'il y aurait eu de bien meilleurs candidats que Gagarine pour la première mission humainement habitée. Tu imagines, m'avait-il fait remarquer, si pendant cette mission, Gagarine était tombé nez à nez sur un être intelligent et néanmoins extraterrestre? L'humanité aurait été bien emmerdée et on a couru un gros risque, parce que le commandant Gagarine, malgré ses extraordinaires mérites, n'était tout de même pas une lumière...

Le commandant Pointdexter quitte la Terre pour une mission spatiale, accompagné d'un mexicain, d'un russe, d'une femme et d'un écrivain. Oui, vous allez me dire, étrange répartition qui classe les personnes dans des catégories qui ne s'excluent pas les unes des autres. Mais je peux le faire parce que cela convient parfaitement à l'esprit de ce roman. Si je vous dis que l'écrivain a des problèmes avec son frère, lui aussi écrivain, que le russe est amoureux fou d'une femme qui le fait tourner en bourrique, que notre Latino tombe amoureux de sa collègue qui ressemble à un tableau de musée et qu'à un moment apparaît Jésus, vous aurez déjà une vague idée du joyeux bazar contenu dans ce roman.
J'avais lu le recueil de nouvelles de Vincent Delecroix, Une chaussure sur un toit,  publié en 2007. Comme vous le savez, les nouvelles et moi, ça fait deux, et pourtant, il avait su m'emporter en gardant cette chaussure comme fil conducteur. Mais depuis, il n'avait rien écrit, ce qui explique peut-être qu'il ait eu besoin d'écrire plus de 600 pages cette fois-ci. Si vous aimez les livres déjantés, ce roman est pour vous. L'auteur parvient même à parler de son précédent titre en faisant passer son narrateur juif pour un écrivain ayant choisi un pseudo goy. Certains passages m'ont agacée mais le génie de Delecroix, c'est qu'ils sont faits pour agacer puisque c'est Chaïm, le narrateur, qui tient à jouer son rôle de raconteur d'histoires et nous transmet l'histoire de son aïeul, dont tout le monde se moque. Il y a par contre des moments de grâce loufoque et/ou lyrique comme la scène du musée (l'amour d'Antonio pour Beth nous embarque) ou celui sur la critique littéraire de la Bible. Marc Lévy est régulièrement écorché au passage. Bref, Vincent Delecroix, malgré sa tête de premier de la classe, est complètement fou et j'ai globalement aimé ça. 

Publié chez Gallimard le 24 août 2017- 640 pages

Merci à la Librairie Dialogues
A conseiller à ceux qui acceptent un peu plus qu'un soupçon de folie. 

                                   

Les terres dévastées d'Emiliano Monge

Ils sont une cinquantaine à vouloir traverser la frontière pour vivre leur rêve américain cette nuit-là. Une cinquantaine d'hommes, d...