mardi 22 mai 2018

Noces / L'été d'Albert Camus


L'espace et le silence pèsent d'un seul poids sur le cœur. Un brusque amour, une grande oeuvre, un acte décisif, une pensée qui transfigure, à certains donnent la même intolérable anxiété, doublée d'un attrait irrésistible. Délicieuse angoisse d'être, proximité exquise d'un danger dont nous ne connaissons pas le nom, vivre, alors, est-ce courir à sa perte ? A nouveau, sans répit, courons à notre perte. 

Vous l'avez compris si vous venez régulièrement ici, 2018 est à la fois mon année Duras et mon année Camus, étrange mélange d'une femme que je ne suis pas certaine de trouver sympathique, au moins dans la seconde moitié de sa vie  et d'un homme que j'admire profondément, pour ses idées et son courage à les défendre avant tout. Avant de me lancer dans le gros pavé qu'est sa correspondance avec Casares dans laquelle je serai plongée quand vous lirez ce billet,  j'ai choisi deux courts recueils. Je sortais d'un roman écrit par un poète et en entrant dans Noces à Tipasa, je me suis dit que pour moi, la vraie poésie était parfois dans les phrases d'auteurs qu'on ne qualifierait pas de poètes:
Ici même, je sais que jamais je ne m'approcherai assez du monde. Il me faut être nu et puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-là dans celle-là, et nouer sur ma peau l'étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres, depuis si longtemps, la terre et la mer. 
Comme dans Le premier homme, l'idée du bonheur est très présente, comme son amour pour sa terre d'origine qu'il n'idéalise cependant pas. 
Ce que j'aime chez Camus, ce sont ces phrases sur lesquelles je vais m'arrêter, ce sont aussi ces passages qui me feront réfléchir, un ou deux par livre, c'est déjà beaucoup, des passages qui vont me faire tourner autour d'une idée, que je vais ensuite m'approprier en la tordant pour tenter d'en saisir l'essence. De celui-ci, c'est la nécessité de refuser l'espoir pour atteindre le bonheur qui restera gravée en moi, doublement d'ailleurs puisque j'ai compris qu'on pouvait, en partant de cette même fondation, atteindre des leçons de vie complètement opposées. 
On vit avec quelques idées familières. Deux ou trois. Au hasard des mondes et des hommes, on les transforme. Il faut dix ans pour avoir une idée bien à soi - dont on puisse parler.
Je ne trouve pas ces recueils parfaits et j'ai nettement préféré Noces à L'été, mais j'y ai trouvé ce que je souhaitais y retrouver, un peu d'essence de Camus. 

Textes écrits entre 1936 et 1953. 

Merci à mon CDI.
A conseiller pour prendre un bain de soleil littéraire. J'ai presque eu envie de sortir ma crème solaire. 

dimanche 20 mai 2018

Mon spectacle du mois : Le pays lointain de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Clément Hervieu-Léger

Le pays Lointain est une réécriture de Juste la fin du monde, pièce qui fut d'abord un échec, puis  adaptée au cinéma par Xavier Dolan. Lagarce est désormais l'un des auteurs contemporains les plus joués en France. Même si j'avais plutôt aimé le film, je craignais que l'excès d'hystérie qui le caractérisait soit aussi présent dans la pièce, ce qui ne fut pas le cas. C'est dans une salle à moitié vide que nous avons passé ces 4h10 de spectacle, coupé par un entracte deux heures et demi après le début de la pièce. 
Louis a à peine quarante ans quand il revient dans sa ville qui n'en est pas tout à fait une, un endroit qu'on a forcément envie de quitter. Lui, d'ailleurs, est parti il y a longtemps, sans jamais revenir. Avant de mourir, Louis revient dans cet endroit et se retrouve confronté aux reproches et à l'amour de sa sœur et de son frère. La mère tente d'excuser celui qui est parti mais aussi d'expliquer la colère de ceux qui sont restés. Écrite peu de temps avant le décès de l'auteur, cette pièce m'a semblé inégale. J'ai profondément aimé la première partie, la manière dont Lagarce relie entre eux des personnes qui n'ont qu'un point commun, ils ont tous fait partie de la vie d'une même personne, j'aime cette idée de confronter la famille "subie" à la famille choisie, la dissection des conséquences pour les uns et les autres du départ d'un membre de la tribu, le travail sur la culpabilisation et l'auto-culpabilisation. Il y a une scène que j'ai particulièrement aimée car elle présentait un point de vue original, ai-je trouvé, c'est le souvenir qu'on laisse dans la tête des passants, comment un couple qui n'a en fait passé qu'une nuit et un court moment sous un parapluie peut toucher un conducteur qui ne les oubliera pas tout de suite. J'ai trouvé la mise en scène réussie, les décors esthétiques, les acteurs bons, certains très bons, comme Vincent Dissez qui joue Longue date (il y a d'ailleurs de très beaux passages sur l'amitié masculine et sur la difficulté pour les autres, la compagne ou le compagnon par exemple, de trouver sa place dans cet autre "couple"), Clémence Boué qui joue Hélène, la compagne de Longue Date et le jeune amant décédé joué par Louis Berthelémy. Je me suis par contre ennuyée après l'entracte, décrochant totalement jusqu à la tirade du frère, que j'attendais et qui m'a semblé trop longue et trouvant franchement ridicule cette idée de faire Louis se déshabiller sur scène (qu'est-ce que c'est que ce slip ?).  Ce n'est pas la nudité qui m'a gênée : voir Louis de dos, nu, face au très beau décor de fond, aurait été une bonne idée si on nous avait évité la scène du déshabillage.
Vu à l'Arsenal de Val de Reuil, vous pouvez encore le voir jusqu'en 2019, les dates sont ici. 

Merci à Celle qui a accepté mon idée de partager un spectacle de plus de 4h. 
A conseiller aux amateurs de questionnements intenses sur la famille. 



L'extrait de la pièce commence à 2mn 30. 




vendredi 18 mai 2018

Aurélien de Louis Aragon

Si on a regardé un homme jusqu'à ne plus voir en lui que ce qui le fait différent des autres, le particulier en lui, il est bouleversant de retrouver, avec d'autant plus de force qu'on l'oubliait déjà, que l'essentiel en lui, c'est ce qui ressemble aux autres. 

Aurélien vit de ses rentes, au milieu d'artistes parisiens. Des femmes, il connait les bras mais jamais il ne s'attache et elles ne semblent pas non plus s'attacher. Il semble être de ceux qui passent sans laisser de traces. Jusqu'à ce que ses pas croisent ceux de Bérénice Morel, jeune provinciale venue de R., mariée à un pharmacien. C'est loin d'être le coup de foudre mais une évidence finit par s'imposer à Aurélien, le voilà amoureux. De Bérénice ou de l'idée de l'amour ? C'est un peu, me semble--t'il tout le cœur de ce roman.
Avant de le lire, je m'en faisais une idée tout à fait fausse. Je croyais bêtement que c'était une histoire d'amour. Sans doute parce qu'il est écrit par un poète. Ce roman tel que je le lis, porte sur les regrets de ne pas vivre sa vie, quelle qu’elle soit. Bérénice, pour Aurélien, est un idéal, même si au début, il la trouve laide (ah le plaisir de lire cet incipit maintes fois entendu dans le regretté Les bonnes feuilles !). C'est l’idéal du sentiment amoureux et sans doute, plus tard, la nostalgie de sa jeunesse concentrée dans ce très court moment partagé avec Bérénice, qui est le lien entre Bérénice et Aurélien. En ça, c'est un roman réussi, difficile de ne pas y reconnaître une personne croisée au cours d'une vie, de celles qui font les petits (ou grands pour Aurélien et Bérénice) regrets d'une vie. Mais ils m'ont aussi agacés, ces deux-là, parce qu'au bout d'un moment de destins qui se croisent sans jamais se rencontrer vraiment, on a envie de leur dire que la vie, ce n'est pas ça.
Je suis contente d'avoir découvert ce classique malgré tout, même si j'ai été étonnée que le roman d'Aragon ne soit pas poétique, ni dans l'histoire, ni dans la plume, sauf peut-être par touches, comme dans ces pages sur la piscine:
L'autre fois, il était venu se jeter à cette eau tiède pour y fuir l'image de Bérénice mais il l'y avait retrouvée, attachante, imperdable. Il s'était abandonné à elle, vaincu. Bérénice, mêlée à la caresse de l'eau, à la souplesse de la nage, à cette intimité solitaire de son corps nu, à cette paresse jointe à l'effort, à toute la merveille de la rêverie et du mouvement. 
On donnera un carton rouge aux éditions Folio qui, dans la quatrième de couverture, consacre la moitié du résumé sur les quinze dernières pages ! J'ai par contre beaucoup aimé la préface signée Aragon lui-même, mais écrite plusieurs décennies après la publication du roman qui permet de comprendre qui étaient ses modèles et qui lui permet, et ça m'a fait sourire, de réconcilier le couple en général et celui qu'il formait avec Elsa avec la vision très noire qu'en présente ce roman. 

Publié en 1944 chez Gallimard. 696 pages. 

Merci à  Galéa qui, à force de répéter que ce roman l'avait marquée, m'a donné envie de le découvrir.
A conseiller à ceux qui rêvent leur vie. C'est un excellent antidote. 


mercredi 16 mai 2018

Bakhita de Véronique Olmi

On ne présente plus ce roman primé à la rentrée de septembre et que je n'avais aucune envie de lire. Bakhita est une histoire vraie, ce que je n'avais pas encore compris, celle d'une esclave enlevée au Soudan qui finit sa vie en Italie et fut canonisée. 
On me l'avait toujours présenté en me disant qu'il était une succession de malheurs, tous plus lourds à porter les uns les autres. Aussi étrange que cela puisse paraître, ce n'est pas du tout ce que j'en retiens. J'ai eu l'impression de suivre un parcours qui se découpe en deux grandes parties, la succession d'événements liés à sa condition d'esclave, puis sa vie une fois qu'elle entre dans un institut religieux, même si la deuxième partie est plus courte que la première. J'ai craint, au début, que Véronique Olmi ne mette son personnage dans toutes les situations possibles pour nous montrer ce qu'étaient les diverses conditions d'esclave en Afrique. C'était évidemment avant de découvrir que l'auteure n'inventait pas ce qui était arrivé. Mais au fur et à mesure de mes sorties, je me suis attachée à la voix de Véronique Olmi, à sa façon de nous raconter cette histoire tout en douceur. Peut-être d'ailleurs est-ce cette voix qui a gommé, pour moi, la noirceur du texte. Je suis presque persuadée qu'en version papier, j'aurais abandonné ce livre mais j'ai pris ici plaisir à retrouver l'histoire au fil de mes sorties footing. J'ai nettement préféré la seconde partie, pour sa critique de la société européenne mais aussi et surtout, pour le fait que si Bakhita trouve son salut dans la religion, elle est utilisée par les membres du clergé pour vanter les mérites de l'évangélisation de l'Afrique.

Date de parution : 
14 Mars 2018
- Durée : 13h11

Merci au Prix Audiolib 2018. 
A conseiller pour courir en écoutant un livre audio (il y a quelque chose dans le rythme qui s'est, pour moi, parfaitement accordé). 
  

dimanche 13 mai 2018

Quelques jours (fériés) à Lille

J'ai une tendance naturelle à aller vers le sud. Quand je choisis de me diriger vers le nord, à part vers  le Royaume-Uni, c'est souvent que l'idée ne vient pas de moi. Il est plus que probable que mes pas me conduiront régulièrement à Lille dans les années à venir et je suis bien contente d'avoir enfin pris le temps de découvrir la ville, après l'avoir traversée en coup de vent l'an dernier. Voici en quelques photos mes coups de cœur, mais aussi ces traditions lilloises qui ne sont pas pour moi : 
Statue de la paix de Nicolas Alquin, cathédrale Notre Dame de Treille, inaugurée le 20 avril 2018

le parc de la citadelle

le beffroi qui fut notre repère

les merveilleux de Fred, une institution bien trop crémeuse pour moi

le Welsh, bien trop lourd pour moi (mais pas pour tout le monde)

l'expo Séries TV au musée des Beaux-Arts reliant des extraits de série et des oeuvres (ici Twin Peaks et une copie anonyme de la Vénus de Milo)

L'amour piqué de Jean-Antoine-Marie Idrac (1876) : le pauvre Cupidon se fait piquer par une abeille tandis que son autre pied repose sur une rose

Lost in meditation de George Lacombe (1896) fut l'occasion d'expliquer à ma fille qui est Marie-Madeleine dans la religion catholique. 

Merci à celui qui, ayant décidé de passer quelques années dans cette ville qui lui plait beaucoup, m'a incitée à la découvrir.
A conseiller aux amateurs de villes vivantes. On notera tout de même qu'on est très souvent abordé pour diverses raisons (il m'a semblé que c'était bien plus fréquent que dans les villes que je connais).


vendredi 11 mai 2018

Ceux qui restent de Josep Busquet (texte) et Axel Xöul (dessin)

Ben disparaît un jour de sa chambre, ne laissant aucun indice derrière lui. Les médias s'intéressent à son cas, les parents sont entendus, plaints mais aussi, comme toujours, soupçonnés. Quelques mois plus tard, Ben réapparaît, persuadé de n'être parti que quelques jours. Il raconte les combats qu'il a dû mener contre les monstres, il est clair qu'il ne rêve qu'à un prochain départ. Deux membres de l'AEP prennent contact avec ses parents. Eux le savent, Ben va à nouveau disparaître et quand ce moment viendra, il faudra que les parents soient bien entourés. 
Moi qui n'aime pas le fantastique en littérature, cet aspect ne m'a pas dérangée. Parce que sous couvert d'une histoire invraisemblable, les auteurs abordent deux grands thèmes réalistes : le sort qui est fait aux parents de jeunes disparus et le syndrome de Peter Pan, cette envie de ne pas grandir qui dévore, il me semble que c'est le terme approprié, certaines personnes. Et le scénario est sur ce point réussi. Ce qui m'a dérangée, c'est la faiblesse des dialogues. Tentez de les lire à voir haute, parfois, ça sonne vraiment faux. C'est malgré tout une BD que je recommande et si j'ai été un peu frustrée, c'est parce que justement, le scénario est réussi. Les dessins correspondent très bien au thème. 

Publié le 21 mars chez Delcourt. 128 pages.

A conseiller aux ados et à leurs parents.
Merci aux explorateurs du polar de Lecteurs.com

mardi 8 mai 2018

L'Amant de Marguerite Duras


Je continue mon exploration de Duras avec son titre le plus connu sans doute, surtout après l'adaptation de Jean-Jacques Annaud. Contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire et à mes souvenirs peut-être erronées  du film, ce roman ne se centre pas uniquement sur la relation qui a lié la narratrice (et l'auteure me semble-t'il) à un jeune chinois de vingt-sept issu d'une famille fortunée alors qu'elle-même n'en avait que quinze. C'est ça, bien sûr mais aussi, et de plus en plus au fur que le roman avance, c'est sur sa famille qu'elle écrit, cette mère qui ne s'est pas remise d'avoir acheté une concession qui ne rapporte pas et qui mise sur sa fille pour qu'elle passe l'agrégation de mathématiques et ses deux frères, le "bon" et le "méchant", car il n'y a pas de nuances de gris dans la description de ces deux-là. On retrouve dans L'Amant de nombreux thèmes, personnages, intrigues d' Un Barrage contre le Pacifique mais en plus épuré et en plus construit, même si on passe souvent d'une idée à une autre, sans lien apparent. Mais ça, quand c'est bien fait et c'est le cas, c'est un aspect que je peux aimer dans la littérature. C'est donc un roman que j'ai aimé, moins sensuel et surtout moins polémique que ce à quoi je m'attendais, sans doute parce que l'histoire est racontée par la narratrice adulte qui n'est pas traumatisée par cette expérience mais au contraire, se réjouit d'avoir été initiée par un connaisseur du corps et du plaisir féminins. Et puis, il était temps, même si d'autres auteurs l'avaient probablement fait avant elle, qu'on lève le tabou sur la différence de l'âge à laquelle survient la maturité sexuelle pour les jeunes filles.
J'ai maintenant envie de revoir le film car le souvenir que j'en ai est bien différent du roman, ce qui explique peut-être pourquoi Duras le rejeta. 

Publié en 1984 aux Editions de Minuit. 140 pages. 

A conseiller aux amateurs de familles compliquées.
Merci à mon CDI. 

Noces / L'été d'Albert Camus

L'espace et le silence pèsent d'un seul poids sur le cœur. Un brusque amour, une grande oeuvre, un acte décisif, une pensée qu...