vendredi 18 mai 2018

Aurélien de Louis Aragon

Si on a regardé un homme jusqu'à ne plus voir en lui que ce qui le fait différent des autres, le particulier en lui, il est bouleversant de retrouver, avec d'autant plus de force qu'on l'oubliait déjà, que l'essentiel en lui, c'est ce qui ressemble aux autres. 

Aurélien vit de ses rentes, au milieu d'artistes parisiens. Des femmes, il connait les bras mais jamais il ne s'attache et elles ne semblent pas non plus s'attacher. Il semble être de ceux qui passent sans laisser de traces. Jusqu'à ce que ses pas croisent ceux de Bérénice Morel, jeune provinciale venue de R., mariée à un pharmacien. C'est loin d'être le coup de foudre mais une évidence finit par s'imposer à Aurélien, le voilà amoureux. De Bérénice ou de l'idée de l'amour ? C'est un peu, me semble--t'il tout le cœur de ce roman.
Avant de le lire, je m'en faisais une idée tout à fait fausse. Je croyais bêtement que c'était une histoire d'amour. Sans doute parce qu'il est écrit par un poète. Ce roman tel que je le lis, porte sur les regrets de ne pas vivre sa vie, quelle qu’elle soit. Bérénice, pour Aurélien, est un idéal, même si au début, il la trouve laide (ah le plaisir de lire cet incipit maintes fois entendu dans le regretté Les bonnes feuilles !). C'est l’idéal du sentiment amoureux et sans doute, plus tard, la nostalgie de sa jeunesse concentrée dans ce très court moment partagé avec Bérénice, qui est le lien entre Bérénice et Aurélien. En ça, c'est un roman réussi, difficile de ne pas y reconnaître une personne croisée au cours d'une vie, de celles qui font les petits (ou grands pour Aurélien et Bérénice) regrets d'une vie. Mais ils m'ont aussi agacés, ces deux-là, parce qu'au bout d'un moment de destins qui se croisent sans jamais se rencontrer vraiment, on a envie de leur dire que la vie, ce n'est pas ça.
Je suis contente d'avoir découvert ce classique malgré tout, même si j'ai été étonnée que le roman d'Aragon ne soit pas poétique, ni dans l'histoire, ni dans la plume, sauf peut-être par touches, comme dans ces pages sur la piscine:
L'autre fois, il était venu se jeter à cette eau tiède pour y fuir l'image de Bérénice mais il l'y avait retrouvée, attachante, imperdable. Il s'était abandonné à elle, vaincu. Bérénice, mêlée à la caresse de l'eau, à la souplesse de la nage, à cette intimité solitaire de son corps nu, à cette paresse jointe à l'effort, à toute la merveille de la rêverie et du mouvement. 
On donnera un carton rouge aux éditions Folio qui, dans la quatrième de couverture, consacre la moitié du résumé sur les quinze dernières pages ! J'ai par contre beaucoup aimé la préface signée Aragon lui-même, mais écrite plusieurs décennies après la publication du roman qui permet de comprendre qui étaient ses modèles et qui lui permet, et ça m'a fait sourire, de réconcilier le couple en général et celui qu'il formait avec Elsa avec la vision très noire qu'en présente ce roman. 

Publié en 1944 chez Gallimard. 696 pages. 

Merci à  Galéa qui, à force de répéter que ce roman l'avait marquée, m'a donné envie de le découvrir.
A conseiller à ceux qui rêvent leur vie. C'est un excellent antidote. 


18 commentaires:

  1. haha, tu donnes envie, là. (oui, les quatrièmes de couverture, tu fais bien de prévenir)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne les lis que pour les classiques, mais je ne m'attendais pas à ce qu'ils racontent la toute fin (en plus, ça donne une idée assez fausse du roman).

      Supprimer
  2. Je n'avais pas réussi à entrer dans ce roman. A lire ton billet, je devrais ré-essayer.

    RépondreSupprimer
  3. J'ai l'intention de le lire depuis longtemps, mais je ne suis pas encore passée à l'acte.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. L'avantage avec le classique, c'est qu'il ne se démode pas.

      Supprimer
  4. Qu'est-ce que c'est agaçant, ces quatrièmes de couverture qui racontent tout ! C'est comme les préfaces, je n'en lis plus jamais. Sinon, je vais essayer de le lire pour la lecture commune Aragon, et ton billet me tente malgré tes petites réserves. Ta dernière remarque me fait rire.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je suis partagée sur les préfaces mais tu as raison, tout est dit aussi dedans. Sauf que la préface, on sait que ça va divulguer, on peut la lire après si vraiment on le souhaite.

      Supprimer
  5. Galéa m'avait aussi convaincu, je partais à reculons parce qu' Aragon c'est un poète et que je suis hermétique à la poésie quand elle est un exercice de style. Et j'ai adoré cette histoire qui est avant tout une histoire d'amour pour moi...pas seulement une réflexion sur l'amour, la vie. Et puis ce personnage qui ressent tellement l'ennui existentiel m'a parlé...
    C'est drôle mais je ne me souviens pas du résumé de la quatrième de couverture...
    Jolie photo...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ah j'adore les ressentis différents.
      Alors oui, je suis d'accord sur l'intérêt de l'ennui existentiel. Par contre, si elle met sa vie à elle totalement entre parenthèses, lui continue de vivre, il se marie et semble même éprouver une forme d'amour pour sa femme. Pour moi, ce qu'il ressent, c'est de la nostalgie (mais à chacun sa vision du roman, c'est ce qui me plait).

      Supprimer
  6. Pas poétique mais tellement esthétique quand même , un tragique superbe !!! Et puis la Seine comme ça qui serpente dans le livre. Je l'ai lu â 20 ans et j'ai peur de L'avis que j'en aurais aujourdhui ...
    Contente quil t'ait plu

    RépondreSupprimer
  7. Je l'ai lu étudiante (il est peut-être même dans ma bibliothèque) mais je ne m'en souviens plus très bien, seulement que c'était exactement le genre de livres que j'aimais lire à une époque... J'aime bien ta période Duras, Camus, etc... ;)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je réfléchis à mes prochaines périodes. ;-)
      J'ai l'impression d'arriver au bout de quelque chose avec Duras, de ne plus avoir forcément d'aller encore très loin mais je vais poursuivre un peu. Par contre, avec Camus, je passerai des années.

      Supprimer
  8. Je l'ai lu au lycée, ou un peu après... et me souviens avoir adoré, mais je devrais le relire, je ne me rappelle rien, sauf les personnages !

    RépondreSupprimer
  9. C'est aussi un classique qui m'a échappé (parmi tant d'autres) et que j'ai noté suite à un billet de Galéa ! il faudrait que je prenne le temps de le découvrir :-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Comme tous les classiques que je découvre, je ne regrette pas cette lecture. Je pense que je m'en souviendrai assez longtemps.

      Supprimer

Oui, oui, oui !

C'est mon chouchou (le livre ou l'auteur, je ne sais pas dire) et il vient de remporter le Goncourt 2018. Un grand bravo à Nicolas ...