dimanche 24 septembre 2017

Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh/ La vie d'Adéle d' Abdellatif Kechiche

J'ai lu Le bleu est une couleur chaude à sa sortie. J'ai attendu que ma fille me parle de La vie d'Adèle, en début de mois, pour le regarder et j'ai ressenti le besoin de débriefer ce film avec elle, tout comme j'ai besoin de partager avec vous mon ressenti. Parce que Le bleu est une couleur chaude est ma BD préférée, je n'avais pas voulu voir son adaptation. En fait, pour moi, la trame est la même mais le propos si différent que je n'ai pas à choisir entre l'original et son adaptation libre. C'est étonnant d'ailleurs, comment l'histoire peut être si proche alors que le propos ne l'est pas. 

****attention nombreux spoilers****
Si j'adore la BD, c'est parce qu'elle a la simplicité et la violence de la passion amoureuse, c'est aussi parce qu'elle me raconte une histoire d'amour entre deux femmes, ce qui, en BD grand public, n'est pas si fréquent. Le dessin est simple, peut-être même simpliste et la fin trop mélo, c'est mon seul vrai bémol. Mais cette histoire et les dessins me touchent profondément. 
Le film, lui, raconte d'abord une histoire d'amour déséquilibrée. Bien sûr, il y a ces scènes de sexe, techniques et sans aucune sensualité, dont on sait maintenant qu'elles ont été tournées dans des conditions extrêmement difficiles pour les actrices. Ce n'est pas ce que je retiens de ce film. Je retiens l'histoire d'un couple mal assorti, l'une étant issue d'un milieu dans lequel on mange des crustacés, l'autre d'un milieu dans lequel le père est le roi des spaghetti bolognèse. Je retiens que dès le début, Emma invite son amoureuse chez ses parents et oublie de les prévenir que celle-ci ne mange pas de crustacés, la mettant alors dans une situation délicate. Je retiens que cette fille qui joue la rebelle avec ces cheveux bleus fait des études d'art et que c'est alors plutôt la conformité qui serait une forme de rébellion, qu'à la fin, tout montre qu'elle a oublié ses valeurs, se vendant pour son art tandis qu'elle abandonne sa soit-disant passion pour un amour sclérosé. J'en retiens que certes, Adèle a fait une erreur (et c'est bien tout le propos du film, l’existentialisme de Sartre, nous sommes responsables de notre vie) mais que tout prouve que c'est Emma qui faute la première, non dans les actes mais en esprit. J'en retiens qu'Adèle aime une Emma qui aurait fini par avoir honte d'une Adèle qui n'est pas de son monde :  elle ne comprend pas qu'elle se contente de son métier d'instit qu'elle fait très bien (j'ai beaucoup aimé les scènes qui se déroulent à l'école). J'en retiens la scène de retrouvailles des deux femmes, pour moi la plus forte du film, presque insoutenable, ces mains qu'on ne peut s'empêcher de toucher, et ce que s'inflige Adèle à vouloir vivre un moment qui ne peut que la briser parce qu'elle ne s'y est pas préparée. Tout est suggéré pour contredire l'idée qu'Adèle a mérité ce qui lui arrive. Techniquement parlant, elle a commis l'erreur, peu importe qu'on l'y ait poussé. Mais à la fin du film, celle qui inspire la pitié est celle qui s'est trahie. On sent néanmoins que c'est grâce à ces retrouvailles qu'Adèle va pouvoir avancer, en cessant d'idéaliser une femme qui ne le mérite pas/plus. Il est très intéressant de voir l'interprétation que chacun a de la fin, selon ses préférences sexuelles (on pourrait presque dire: "Donne-moi ton interprétation et je te dirai qui tu es"). 
Ce film est malgré tout une histoire d'amour, celle d'Emma qui trouve en Adèle une muse dont elle va se défaire quand elle aura rempli sa fonction. C'est aussi celle d'une passion, celle d'Adèle qui vit sa première histoire d'amour féminine, avec les bouleversements et la force qu'une telle histoire impliquent. Chacune y trouve son compte au final, même si les enjeux ne sont pas les mêmes des deux côtés et cela fait de ce film, pour moi, le contraire du formidable 120 battements pas minute, qui présente une sublime histoire d'amour que rien, même la maladie, ne peut déséquilibrer. J'ai adoré la performance d'Adèle Exarchopoulos. Elle incarne magnifiquement la passion et la fragilité qui en découle. 
                                                                       
double coup de 

Le Bleu est une couleur chaude: Prix du public à Angoulême en 2011.
La vie d'Adèle: Grand Prix du festival de Cannes 2013. 

Merci à tous ceux - et ils sont nombreux, homme et femmes- qui ont accepté de débriefer avec moi . 
A conseiller aux nombreuses petites et grandes sœurs d'Adèle. 

20 commentaires:

  1. J'adore ! Une de mes préférées !

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  2. Très intéressant ! J'ai préféré la BD mais le film n'était pas mal non plus. J'avais moi aussi retenu la différence des milieux familiaux, l'importance de créer pour les uns et l'importance de la stabilité pour les autres, etc. C'est presque une étude sociale. Heureusement, l'émotion est bien présente aussi notamment (tu as bien raison) lors de la scène des retrouvailles. Mon bémol: j'ai détesté les scènes de sexe!

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    1. C'est absolument une étude sociale (j'ai d'ailleurs débriefé avec un prof d'éco).
      Je n'ai pas détesté les scènes de sexe mais ils leur manque quelque chose, cette sensualité, cet esthétisme qui se dégagent de 120 battements par minute.
      L'actrice qui joue Adèle est porteuse de toute l'émotion du film. Quel jeu!

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  3. J'avais adoré la BD. J'ai beaucoup aimé le film mais en oubliant très vite son rapport avec la BD. J'aime beaucoup ton analyse (elle me touche) très juste sur ce que je retiens du film.

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    1. Merci Antigone. Comme toi, j'ai très vite oublié la BD en regardant le film.

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  4. J'en suis resté à la BD, que j'avais adoré. En même temps je ne regarde jamais de film, le cinéma n'est pas un média qui m'attire une seconde, ceci explique sans doute cela.
    En tout cas il est extrêmement rare d'avoir un double coup de cœur pour l'oeuvre originale et son adaptation, c'est d'autant plus remarquable.

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    1. C'est vrai qu'en général, je suis plutôt déçue par les adaptations, à de rares exceptions près (et j'espère qu'Au revoir là- haut en sera une).

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  5. Je ne savais pas que c'était une BD à la base. Je n'ai pas vu ce film mais j'ai vu à l'époque 2 autres films de ce réalisateur, et j'avais beaucoup aimé. Pas évident les scènes de sexe au cinéma, je me souviens des polémiques au moment de la sortie du film. La vie comme une BD...

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    1. Pas facile en littérature non plus d'ailleurs. Ils ne sont pas si nombreux ceux qui les réussissent.

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    2. Dans la vie non plus je crois ... :D

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  6. Il faut que j'aille voir ce film : 120 battements par minute.

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  7. Il faudrait que je découvre la BD. Depuis le temps que j'en entends parler... Remarque, je n'ai pas vu le film non plus. Trop de buzz autour à mon goût...

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    1. C'est peut-être pour ça que le voir maintenant permet un certain recul.

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  8. Bonsoir Valérie, j'ai lu la BD après avoir vu le film et je l'ai nettement préféré. C'est plus pudique. On se sent moins voyeur. Je ne reverrai pas le film alors que je relirai volontiers la BD. Bonne soirée.

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    1. Je ne me suis pas sentie voyeuse en regardant le film; je me suis juste dit qu'il avait voulu tenter un coup de pub avec la scène de sexe, qu'il avait réussi mais que d'un point de vue cinématographique, c'était raté.

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  9. Salut Valérie ! Pareil : j'ai lu d'abord la BD que j'ai beaucoup aimé, puis vu le film que j'ai beaucoup aimé aussi ! J'ai été très sensible à l'actrice qui joue Adèle, elle est tellement émouvante, naturelle. Les personnages sont bien vus et j'adhère tout à fait à l'analyse que tu en fais...

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  10. Oui, elle est parfaite. J'ai très envie de la voir dans la film qu'elle a tourné avec Gallienne.

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  11. Je n'ai pas vu le film (contrairement à dasola) mais j'ai lu la BD. En tout cas, j'aime bien votre démarche de comparer le film et la BD (mais il n'y a que 2 billets avec le libellé "Un livre et son adaptation" sauf erreur de ma part? Dans l'index chez dasola, on a mis à côté des livres chroniqués les films qui en ont été tirés (sous réserve qu'ils aient aussi été chroniqués sur son blog), voire les pièces de théâtre...
    Autrement, sur un sujet qui peut aussi inspiré des réflexions, j'ai découvert récemment le premier tome d'un manga, "Le mari de mon frère" (ledit frère étant décédé, son jumeau [qui ne l'avait pas vu depuis 10 ans] est visité par le "veuf"...).
    (s) ta d loi du cine, "squatter" chez dasola

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